Anniversaire du plus ancien journal de La Réunion encore en activité

« Témoignages » a 82 ans

5 mai, par Manuel Marchal

Ce 5 mai marque les 84 ans de la création de « Témoignages », le plus ancien journal de La Réunion, lancé en pleine guerre mondiale par des résistants à l’extrême droite au pouvoir en France.

Son premier numéro a été publié le 5 mai 1944, dans un contexte mondial encore profondément marqué par la guerre. À cette époque, les forces soviétiques repoussaient l’armée allemande après leur victoire à Stalingrad, les Alliés progressaient dans le sud de l’Italie, tandis que le Japon dominait toujours la Corée, une large partie de la Chine et plusieurs îles du Pacifique.
Depuis un an et demi, La Réunion avait choisi de rejoindre la France libre. Toutefois, le blocus causé par le soutien de la classe dominante au gouvernement d’extrême droite en France avait causé une crise sans précédent : pénuries d’eau et d’électricité, sous-alimentation, propagation du paludisme et difficultés d’accès aux soins faisaient partie du quotidien avec pour conséquence un taux de mortalité effrayant chez les pauvres, la classe la plus nombreuse. Face à ces réalités, une revendication née dans les années 1930 s’imposait : faire de La Réunion un département français.
À cette période, la France connaissait les réformes sociales du Front populaire. Mais en tant que colonie, La Réunion n’en bénéficiait pas pleinement. Obtenir le statut de département représentait donc le moyen le plus rapide d’assurer l’égalité des droits avec les citoyens français, en garantissant notamment l’application automatique des lois sociales.

Le rêve d’une société différente

La guerre et ses conséquences avaient aggravé une situation déjà difficile. L’urgence dominait les préoccupations quotidiennes. Malgré cela, des militants s’organisaient pour défendre les travailleurs, notamment à travers des syndicats, avec l’objectif d’améliorer leurs conditions de vie.
En 1944, certains Réunionnais imaginaient déjà l’après-guerre. Pour les progressistes, celui-ci devait se construire autour d’une relation nouvelle avec la France : ne plus être considérés comme des citoyens de second rang, mais comme des citoyens à part entière. Cela signifiait accéder à des droits essentiels : protection sociale, égalité salariale, retraite, ou encore une fiscalité plus juste où les plus riches contribueraient davantage en payant l’impôt sur le revenu qui existait depuis plus de 20 ans en France mais que la classe dominante combattait, tout comme la Sécurité sociale créée grâce à la victoire sur l’extrême droite en Europe.
Mettre fin au statut colonial incarnait ainsi l’espoir d’une transformation profonde de la société.

« Témoignages », un outil de mobilisation

Dans un contexte de manque de moyens — papier, encre et lecteurs étaien très rares — des militants décidèrent de créer un journal pour structurer la lutte contre le système colonial. C’est ainsi que naquit « Témoignages » le 5 mai 1944, sous la direction du docteur Raymond Vergès.
Au départ, il s’agissait d’un hebdomadaire simple, imprimé recto verso, auquel participaient notamment des rédacteurs comme Henri Lapierre. Tous deux, bien que hauts fonctionnaires de la classe privilégiée, choisirent de s’engager aux côtés des plus démunis. Le journal se voulait « la voix des sans voix ».
Peu après, les forces anticolonialistes — syndicats et Ligue des droits de l’Homme — se regroupèrent au sein du Comité républicain d’action démocratique et sociale (CRADS). Lors des premières élections ouvertes aux femmes, ce mouvement remporta de nombreuses victoires : municipalités, Conseil général et sièges de députés.
Cette dynamique aboutit à une avancée majeure : la loi du 19 mars 1946, qui mit fin au statut colonial de La Réunion. Une nouvelle étape s’ouvrait alors, celle de faire appliquer pleinement cette loi et de garantir le respect du peuple réunionnais.

Une voix face au pouvoir

En 1947, la Fédération communiste de La Réunion fut créée, et ses membres prirent en charge la publication régulière de « Témoignages ». Le journal devint ensuite, en 1959, l’organe quotidien du Parti communiste réunionnais (PCR).
À travers ce rôle, « Témoignages » incarnait une opposition à un système injuste, maintenant une grande partie de la population dans la pauvreté dans une société où persistaient les privilèges de la société coloniale. À cette époque, La Réunion faisait partie des territoires où l’alimentation quotidienne était parmi les plus insuffisantes. Le journal offrait un espace d’expression unique aux victimes de cette situation.
Dans les années 1960, les tensions avec le pouvoir s’intensifièrent. Paul Vergès fut condamné à de la prison ferme pour délit de presse après la publication d’articles évoquant la répression de la manifestation du 17 octobre 1961 à Paris. Cette condamnation marqua le début de sa clandestinité. Parallèlement, le journal fut saisi à de nombreuses reprises en raison de son contenu critique.

Une longévité portée par la solidarité

Àla création de « Témoignages », La Réunion était encore une colonie peu équipée, loin derrière Madagascar et Maurice : les écoles étaient rares, le téléphone inaccessible, et le lectorat limité. Malgré ces obstacles, le journal a réussi à se maintenir grâce à l’engagement de nombreux militants et travailleurs.
Aujourd’hui, la situation a profondément changé : l’accès à l’information est généralisé grâce aux technologies numériques, et chacun peut produire et partager du contenu. La population est également passée d’environ 250 000 habitants en 1944 à 900 000 aujourd’hui.
« Témoignages » constitue ainsi un lien entre le passé et le présent de La Réunion. Sa longévité repose en grande partie sur la solidarité : celle des rédacteurs, des imprimeurs, mais aussi des militants qui diffusaient le journal dans les rues, les commerces ou auprès des abonnés.
Encore aujourd’hui, « Témoignages » continue d’apporter un éclairage sur un monde en constante évolution, tout en soutenant les luttes de celles et ceux qui œuvrent pour une société plus juste — une société tournée vers l’avenir, jusqu’au centenaire du journal en 2044.

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Témoignages - 82e année


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