Une journée réunionnaise sur Tempo

Une île à consommer sans modération

8 janvier 2005

Quinze heures de télévision consacrées à La Réunion : c’est le cadeau que nous offre aujourd’hui la chaîne Tempo, qui diffuse partiellement un programme déjà passé sur TV5. Sur le thème “La Réunion, un modèle de société multiculturelle”, on en redemande...

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Une fois n’est pas coutume : c’est toute une série de reportages, précédemment diffusés dans plusieurs régions du monde, qui feront la journée de la chaîne Tempo. Paul Vergès, président de Région, y interviendra, au même titre que l’ancien gardien du gîte du volcan, que l’historien Prosper Eve, ou que la chanteuse Jacqueline Farreyrol, et bien d’autres.
À l’origine, l’émission de Frédéric Mitterrand et Marie-Ange Nardi a été diffusée les 18 et 19 décembre sur TV5, la veille du 20 décembre et juste avant les fêtes de fin d’année. Elle accordait une large place à la musique, avec un hommage à Granmoun Lélé, disparu en novembre dernier.
Sans doute bien documentés, les concepteurs de ces 24 heures 100% Réunion ont choisi de mettre l’accent sur un thème cher à “Témoignages” : “La Réunion, un modèle de société multiculturelle”. Sont ainsi invités : les chefs d’entreprises Alain Chatel et Adam Ravate, les écrivains Edith Wong Ihee Kam et Wiliam Cally, la comédienne Lolita Monga et Jean-René Dreinaza, ancien champion d’Europe de boxe française et fondateur du comité réunionnais de moringue.
L’émission reçoit aussi le groupe Free Jam, qui mélange la musique traditionnelle, le jazz et l’électronique, et la chanteuse Christine Salem. S’étant initiée, comme choriste, aux différents courants musicaux de l’île, elle a formé son propre groupe en 1997 (Salem Traditions) qui marie les rythmes africains, malgaches, comoriens et le pur maloya.

40 minutes avec le volcan

Toujours dans le domaine culturel, cette émission titrée originellement “24 heures à La Réunion” choisit d’accorder presque une heure au théâtre Vollard, sous la forme d’un documentaire qui retrace les 23 ans d’existence de la première compagnie professionnelle de l’île, d’Ubu Roi à Séga Tremblad. Elle accordera aussi presqu’une heure à la poésie, dans le documentaire “Mon île était le monde” (allusion au titre de l’ouvrage de Paul Vergès “D’une île au monde ?”), avec le poète Jean Albany.
Le tourisme ne pouvant être ignoré pour un public international, cette série d’émissions prévoit aussi de passer 40 minutes avec le volcan, et d’autres instants avec les tortues de mer.
Du tourisme intelligent à la protection de l’environnement, il n’y a qu’un pas, que l’on franchira avec l’océanographe Corinne Russo, qui survole et explore le lagon réunionnais afin d’observer les récifs coralliens menacés par la pollution.
D’autres épisodes de l’Histoire réunionnaise seront abordés (lire le programme détaillé en page 15), comme la découverte du procédé de fécondation de la vanille par l’esclave Edmond Albius, ou la triste épopée des enfants déplacés dans la Creuse (lire notre encadré).
Ces “24 heures à La Réunion” se sont réduites, avec le passage sur Tempo, à un peu plus de quinze heures. Pour les lève-tôt, la diffusion débute à 6 h 39 ce matin. Quant aux lève-tard, ils profiteront de la série de documentaires : à consommer sans modération.


Triste fiction sur les enfants réunionnais

Le film de Francis Girod “Le pays des enfants perdus” sera diffusé ce soir sur Tempo. Dans cette fiction superficielle et idyllique, l’émotion servira peut-être de pédagogie.

Entre fiction et réalité, l’équilibre est souvent difficile. Ainsi en va-t-il du film “Le pays des enfants perdus”, diffusé ce samedi soir sur Tempo. Le metteur en scène Francis Girod nous avait pourtant habitués à d’audacieuses fictions, celles-ci permettant une lecture bien plus éclairée de réalités cachées. On se souvient de l’élégant “Le bon plaisir”, écrit par la regrettée Françoise Giroud (1984), qui contait les frasques d’un président de la République française empêtré avec un enfant illégitime. Il aura fallu attendre 1996 pour que le public découvre que Mazarine et son père François Mitterrand avaient, à leur corps défendant, inspiré cette comédie.
Avec “Le pays des enfants perdus”, le metteur en scène n’a malheureusement pas eu la pellicule aussi heureuse. Lorsque le film a été diffusé sur les écrans métropolitains, en mars dernier, notre journal n’avait pas hésité à publier un critique vitriolée du film (*).
La réalité cachée, c’est celle de 1.600 jeunes Réunionnais, séparés de leur famille sans leur consentement. En leur faisant parfois croire faussement qu’ils étaient orphelins, et en leur promettant monts et merveilles en France.

Absence de représentation vraie du quotidien

La fiction, c’est de représenter deux jeunes Réunionnais, un peu stupides, qui finissent par s’en sortir en se retrouvant, comme par hasard, dans l’hôtel de plus luxueux de Saint-Gilles. Francis Girod a volontairement adouci les faits, les violences, les séparations traumatisantes, pour jouer sur l’”émotion pédagogique”.
Et au milieu de tout ça, les Réunionnais qui ont vu le film déplorent à la fois son caractère superficiel et idyllique, et l’absence de représentation véritable des quotidiens réunionnais et creusois.
Faut-il pour autant refuser de voir ce film ? Certainement pas. Pour se faire son opinion, on peut ne pas se priver d’une fiction un peu complaisante, mais prendre quelques minutes pour accéder aux archives en ligne de “Témoignages” (*). Et si on a le week-end pour soi, pourquoi pas lire en détail le très intéressant ouvrage “Tristes tropiques de la Creuse”, dont notre journal s’était fait l’écho lors de sa sortie (lire notre encadré).
Et si d’aventure notre voisin nous racontait spontanément : "Moi, quand j’étais petit, nous étions douze enfants. J’aurais pu aussi être arraché à mes parents, comme dans le film..." La fiction nous aura alertés, le dialogue continuera, l’émotion aura peut-être servi de pédagogie.

Nastassia

“Le pays des enfants perdus”, ce samedi 8 janvier à 20 h 08 sur Tempo.
(*) www.temoignages.re, rubrique “culture et identité, article du 20 mars 2004 “Le drame des enfants déportés de La Réunion : entre fiction et réalité”.


"Retourne dans ton pays manger ton pain"

Les années soixante, cela semble si loin... Dans leur livre “Tristes tropiques de la Creuse”, deux sociologues et une historienne ont mené une étude très sérieuse sur l’épisode des enfants réunionnais déplacés. Leurs recherches complètent et crédibilisent les témoignages de ces ex-mineurs, désormais adultes, pères et mères de famille.
Nous reproduisons ci-dessous un extrait de leur ouvrage, qui montre l’incompréhension et la maladresse des populations creusoises, lorsqu’elles ont vu arriver ces enfants des “colonies”. Les auteurs du livres évoquent ici un rapport de l’IGAS (inspection générale des affaires sociales).

"Commençons par le racisme de certains Creusois dénoncé par des mineurs réunionnais. L’IGAS “n’a pu mettre en évidence de discriminations caractérisées” et ramène ce racisme à des écarts de langage dus à la méconnaissance, à la découverte de l’ethnique dans La France profonde des années 1960. Quant aux informations relatives à la couleur de peau, à l’origine ethnique, qui figuraient dans le dossier individuel des mineurs réunionnais, l’IGAS voit là “un élément descriptif d’une réalité”, dont l’utilité ne va pourtant pas de soi ! Est-il bien utile de préciser et le “tout juste tolérable” sur l’accueil des mineurs réunionnais ? Du “sale nègre” au “blanchette” en passant par “les singes” et autres “cannibales”, nous avons des dizaines de bandes sonores qui font état des discriminations raciales dont ont été victimes les mineurs :

- “Quand on est arrivé à Guéret, ils nous ont regardés comme des bêtes curieuses. Ils n’avaient jamais vu des Noirs. Tout un tas de Noirs qui débarquent comme ça dans un département, dans une ville comme Guéret. Et puis en rangs en se tenant la main et tout, je ne vous dis pas. Tout ça marque l’esprit d’un enfant” (Marcel 46 ans).

- “Nous étions dans notre petit coin, ils (les autres enfants) ne nous mélangeaient pas avec eux (Pascal, 48 ans).

- “Ben, à l’époque, je sais pas si on appelait ça du racisme parce que je pense que les premiers basanés c’étaient nous ! Dans les communes, on n’avait jamais vu de personnes de notre couleur, hein ! Quand nous sommes arrivés avec notre langage, notre patois, peut-être que là ; ils se sont dits “ils sont plus bas que nous”. Moi, je vois mon instituteur là, il m’a dit des choses atroces, “retourne dans ton pays manger ton pain”, des trucs comme ça quoi... Il me disait des trucs assez durs quoi ! Et bon, même à douze ans, quand on encaisse ça, après on devient un révolutionnaire ! Moi, quand je suis parti de la famille, je voulais tout casser quoi ! (Claude, 48 ans)."

“Tristes tropiques de la Creuse”, par Gilles Ascaride, Corine Spagnoli et Philippe Vitale. Editions K’A.


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