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par le Dr Raymond Vergès

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Bus à Madagascar : zéro fraude grâce au civisme des Malgaches

Une alternative à un coûteux système importé de France à La Réunion

vendredi 23 septembre 2022, par Manuel Marchal


À La Réunion, les concessionnaires des réseaux de bus urbains déploient un système sophistiqué de billetterie et des contrôleurs habillés de gilets pare-balles quelques fois appuyés par des policiers. A Madagascar, 100 % des usagers des bus paient leur place : zéro fraude grâce au civisme des Malgaches avec des bus qui roulent sans subvention. Question d’éducation et de mentalité.


A Madagascar, dans les bus urbains d’Antananarivo, le tarif d’un trajet en bus est de 600 ariary depuis la hausse des prix des carburants, avant c’était 500 ariary. En parité de pouvoir d’achat, cela représente plus de 3 euros. Pas de ticket valable pendant 2 heures à chaque correspondance, c’est donc l’équivalent de plus de 3 euros à payer à chaque montée dans le bus. Donc s’il est nécessaire de changer de bus pour atteindre sa destination, cela fait donc l’équivalent de plus de 6 euros pour un trajet aller, et autant pour le retour.
Sur de nombreuses lignes, les bus se succèdent au rythme de plusieurs en 10 minutes. A l’intérieur, 27 places assises pour les bus Mercedes Sprinter où on monte par la porte arrière, et 18 places assises pour les minibus Mazda où on entre sur le côté, car il est interdit de voyager debout. La seule personne debout est l’aide du chauffeur, qui égrène les noms des stations à chaque arrêt et qui encaisse l’argent.

A Madagascar, les voyageurs s’organisent, l’argent passe de main en main

Après être monté, on prend le temps de s’asseoir et le bus démarre. Après plusieurs arrêts, le bus est quasiment rempli voire complet. C’est seulement à ce moment que commence l’encaissement. A une extrémité du bus, l’aide du chauffeur attend que l’argent arrive. Les voyageurs s’organisent. Souvent il arrive que dans une rangée, une personne ait un gros billet. Supposons qu’il soit de 5000 ariary. Alors ses quatre voisins vont lui remettre l’argent qu’ils ont prévu pour payer le trajet, soit un total de 2400 ariary. Le voyageur annonce alors qu’il paie pour 5 personnes. Le billet de 5000 va alors passer de main en main pour aller jusqu’à l’aide du chauffeur. Ce n’est qu’une fois que ce dernier aura de quoi rendre la monnaie, parfois au bout de plusieurs minutes, que des billets totalisant 2000 ariary vont prendre le chemin inverse pour aller, de main en main, jusqu’au voyageur.
Des liasses de billets font ainsi l’aller et retour dans le bus entre les voyageurs et l’aide du chauffeur, sans qu’aucune personne n’ait la mauvaise idée d’en soustraire un pour le glisser dans sa poche. Et au final, tout le monde paie, zéro fraude grâce au civisme des Malgaches. En effet, si un Malgache ne peut dépenser 600 ariary pour monter dans le bus, il va marcher. La marche est en effet, avec le bus, le moyen de transport le plus utilisé à Antananarivo.
Ce système permet au réseau de bus de fonctionner sans subvention, avec des chauffeurs souvent propriétaires de leur outil de travail et organisés en coopératives de transport.

Contrôleurs de bus à La Réunion équipés de gilets pare-balles.

A La Réunion, des contrôleurs portent des gilets pare-balles

Le contraste est saisissant avec La Réunion. Dans notre île, c’est le système des bus urbains français qui a été importé. Il y a plus de places debout que assises, et souvent ces dernières sont des sièges en plastiques, bien plus inconfortables que ceux des bus d’Antananarivo. À la montée, le voyageur doit valider un ticket prépayé ou acheté au chauffeur pour moins de 2 euros. Le ticket est valable pendant 2 heures et peut être utilisé dans plusieurs bus. La validation s’effectue par une machine reliée à un complexe système de billetterie. Pour un réseau de bus urbain, une telle « billettique » coûte plusieurs millions d’euros et est renouvelée au bout de plusieurs années. Ces machines ne sont pas fabriquées à La Réunion mais importées.
Le civisme à La Réunion est beaucoup moins développé qu’à Madagascar. En témoignent les annonces placardées dans les bus : « fraude tolérance zéro » avec le rappel des sanctions financières et pénales auxquelles s’exposent les contrevenants.
Pour vérifier si tous les voyageurs ont payé, le concessionnaire du réseau de bus va recourir à des contrôleurs. Maintenant, ce travail peut être sous-traité à des sociétés spécialisées dans la sécurité comme le montre la tenue de ces contrôleurs dans la ville de Saint-Denis : ils portent souvent un gilet pare-balles. Les contrôles s’effectuent à un arrêt de bus où les contrôleurs immobilisent le véhicule et contrôlent les tickets de tous les passagers. Il n’est pas rare qu’ils soient épaulés par des policiers qui restent à l’extérieur du bus, afin d’obtenir par la force de la loi l’identité des contrevenants.
Un tel système de billetterie et de contrôle coûte cher. Cela peut aussi être source de tension. C’est une des raisons qui explique pourquoi les collectivités responsables du transport urbain réfléchissent à la gratuité des bus. La vente des titres de transport représente en effet une part minoritaire des recettes, le reste étant les subventions. La gratuité est aussi un moyen de lutter contre les embouteillages, pour inciter les habitants à utiliser le bus plutôt que la voiture, mode de déplacement ultra-majoritaire à La Réunion, y compris en ville.

Pourquoi s’inspirer de la France plutôt que de Madagascar ?

Pourtant, en attendant le tramway, le système de bus en place à Antananarivo montre qu’il est possible de faire autrement. Il repose sur le civisme et donc découle de l’éducation et des mentalités. En effet, bien qu’en termes de pouvoir d’achat, le prix d’un voyage en bus soit plus cher à Madagascar, il n’y a aucune fraude. De plus, si les bus ont une capacité moins importante, ils sont beaucoup plus fréquents. Enfin, ce système n’est pas financé en grande partie par le contribuable mais en totalité uniquement par les usagers.
Ceci rappelle que pour La Réunion, il peut être intéressant de s’inspirer de ce qu’il se passe près de nous au lieu de chercher à adapter un système venu de France. Mais cela suppose une révolution dans les mentalités.

M.M.


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