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Renverser les structures héritées de l’esclavage et de la colonisation
24 juin, par

Réunis à Accra, dirigeants africains et représentants de la diaspora ont adopté une feuille de route mondiale pour les réparations de l’esclavage et de la colonisation. La Réunion est directement concernée : concentration des richesses, inégalités sociales, vie chère et dépendance économique prolongent des structures héritées de la société de plantation. Les réparations impliquent reconnaissance historique, justice sociale, investissements et le renversement des structures liées à l’esclavage et la colonisation.
La lutte pour les réparations liées à l’esclavage, à la colonisation et à l’apartheid vient de franchir une nouvelle étape. Réunis pendant trois jours à Accra, au Ghana, des dirigeants africains, des experts internationaux et des représentants de la diaspora ont adopté une feuille de route destinée à transformer en actions concrètes la récente résolution des Nations Unies reconnaissant la traite des Africains réduits en esclavage et l’esclavage racialisé comme le plus grave crime contre l’humanité.
La conférence s’est achevée par l’adoption de l’« Engagement d’Accra pour la justice réparatrice », un document qui définit les prochaines étapes d’un mouvement mondial réclamant réparation pour les crimes commis contre l’Afrique et les peuples d’ascendance africaine. Selon le ministre ghanéen des Affaires étrangères, Samuel Okudzeto Ablakwa, ce plan prévoit des mesures de restitution, de compensation, de réhabilitation, de réformes institutionnelles et de garanties de non-répétition.
Les participants ont également retenu des objectifs ambitieux : restitution des biens culturels pillés, justice financière, allégement de la dette, transfert de technologies, justice climatique, réforme de la gouvernance mondiale et lutte contre les discriminations héritées de l’esclavage et du colonialisme.
Pour les intervenants, les conséquences de ces crimes ne relèvent pas du passé. Elles continuent de se manifester à travers les inégalités économiques, les retards de développement et les discriminations structurelles qui frappent encore les populations africaines et leurs descendants.
Cette analyse résonne avec une force particulière à La Réunion. Car ici, l’esclavage n’est pas seulement une page des livres d’histoire. Il a façonné la société réunionnaise et continue d’influencer ses structures économiques, sociales et politiques.
Jusqu’à l’abolition de 1848, l’essentiel du peuplement de l’île reposait sur des esclaves venus principalement de Madagascar, du Mozambique et d’Afrique de l’Est. Leur travail a créé les richesses de la colonie et permis l’essor d’une économie de plantation tournée vers l’exportation. Pourtant, les descendants de ces travailleurs forcés n’ont jamais bénéficié des richesses qu’ils ont contribué à produire.
Les grandes propriétés foncières constituées durant la période esclavagiste ont souvent traversé les générations. La concentration des richesses demeure un héritage direct de cette époque. Les centres de pouvoir économique et politique se sont construits autour de ces rapports sociaux hérités de la plantation, et de nombreuses institutions locales portent encore l’empreinte de cette organisation coloniale.
L’abolition de l’esclavage en 1848 et de la colonisation en 1946 n’a pas entraîné une redistribution des richesses. Au contraire, l’ordre social a été largement préservé. Les anciens propriétaires ont souvent conservé leurs privilèges économiques tandis que les anciens esclaves et leurs descendants ont été maintenus dans des conditions de grande précarité. À cela s’est ajoutée la situation des « petits Blancs », descendants de colons modestes ou de familles ruinées par les transformations économiques de l’après-abolition, qui ont eux aussi été relégués dans les couches populaires.
Aujourd’hui encore, les conséquences de cette histoire se retrouvent dans les statistiques sociales. Chômage massif, pauvreté, difficultés d’accès au logement, inégalités territoriales et dépendance économique figurent parmi les réalités qui frappent une grande partie de la population réunionnaise.
Parallèlement, une minorité privilégiée continue de bénéficier d’un modèle économique largement soutenu par les transferts financiers de la France. Ce système a favorisé le développement d’une économie de consommation dépendante des importations, contribuant à la vie chère qui pénalise la majorité de la population. Entre cette minorité et les catégories populaires, la classe moyenne n’existe pas.
C’est pourquoi le débat sur les réparations concerne directement La Réunion. Il ne s’agit pas uniquement de compensations financières individuelles. Les réparations signifient la reconnaissance officielle des crimes de l’esclavage et de la colonisation, mais aussi la mise en œuvre de politiques capables de corriger les déséquilibres hérités de plusieurs siècles d’exploitation.
Cela passe par des investissements massifs dans l’éducation, la recherche historique, la culture, la valorisation des langues et des patrimoines issus des peuples réduits en esclavage. Cela suppose également une réflexion sur le partage des richesses, l’accès au foncier, le développement de productions locales et la réduction des mécanismes de dépendance économique hérités du système colonial.
L’« Engagement d’Accra » ouvre ainsi une perspective nouvelle. Pour la première fois, la question des réparations est portée à un niveau international avec des structures permanentes chargées de la faire avancer. Pour La Réunion, cette dynamique représente une occasion historique de faire reconnaître que les inégalités actuelles ne sont pas le fruit du hasard, mais le résultat d’un système économique et social construit pendant l’esclavage et prolongé sous la colonisation.
Comment construire une société plus juste sans réparer les conséquences des injustices qui l’ont fondée ? Pour La Réunion, la réponse à cette question est devenue un enjeu politique majeur.
M.M.
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