Tribune libre

Capitalisme et politique

2 janvier 2008

La gauche est aux abois, l’extrême gauche dispersée et les antilibéraux, en déroute à force de division, peinent à masquer leur désarroi derrière les bravades de leurs chefs de file les moins mal placés.

Que penser du Sarkozysme triomphant ? De la victoire d’une droite décomplexée dans son alliance naturelle devenue ostensible avec le patronat et les multi milliardaires ? Il représente l’aspect le plus flamboyant de l’hégémonie tardive de l’idéologie bourgeoise dominante à l’échelle du monde occidental et peut être du monde entier mais c’est moins évident, celle du libéralisme économique en France.

Le capitalisme a su gérer les conséquences de la chute de l’Union Soviétique, régir le devenir des peuples de l’Europe de l’Est, les satelliser autour du pôle Européen de l’alliance occidentale. Il a pu détacher les peuples d’Asie centrale de la métropole Russe et les intégrer au marché mondial au sein duquel il a aussi accueilli la Chine et le Vietnam. Il n’a rencontré de difficulté majeure que là où il s’est révélé lui-même trop pressé de vouloir tout régenter trop directement et trop vite sous l’égide de la puissance Américaine, libérale chez elle et pour ses citoyens bon teint, autoritaire chez les autres et pour tous les suspects de complaisance à leur égard.

C’est une véritable curiosité historique ; là où le capitalisme occidental dominant au plan mondial se contente de croître et passer des contrats, il l’emporte ; là où il s’essaye à forcer le destin, il échoue. Tout se passe comme si le capitalisme mondial était dopé par l’effondrement du camp socialiste en Europe, poussé par le développement des sciences et des techniques issu des avancées de la deuxième moitié du XXème siècle et bénéficiaire global des opportunités ouvertes par la déréglementation néolibérale occidentale. Il vit une nouvelle jeunesse mondialisée et il n’est pas dit que cela ne se retourne à terme contre l’intérêt d’apprentis sorciers libéraux occidentaux pris au jeu des conséquences ultimes de leur précipitation à tout déréglementer, tout démanteler des bases matérielles de la puissance, en société de marché, dans la capacité à accumuler du capital.

C’est peut-être cet aspect particulier qui explique la hâte belliciste des dirigeants américains. Ils voient bien que la situation leur échappe et qu’ils ne peuvent pas entreprendre grand-chose de frontal contre la puissance Chinoise et la montée des autres capitalismes émergents adossés à des centaines de millions d’hommes ; l’inde, le Brésil, l’Indonésie... Ils s’en prennent à ceux dont la richesse est à la fois la plus clairement stratégique et la plus mal protégée en même temps que leur comportement et leur discours se prête on ne peut mieux à leur propre réplique militarisée. Les peuples musulmans du grand Moyen-Orient et d’Asie Centrale sont en ligne de mire tandis que les Chinois pénètrent en force en Sibérie et ne dédaignent pas l’Afrique. Ainsi, une première analyse pourrait amener à penser que l’impérialisme occidental, globalement unifié derrière l’alliance conduite par les Etats-Unis s’est trouvé de nouveaux adversaires, arabes ou iraniens aujourd’hui, peut être Chinois demain. Ce serait oublier la puissance de la tendance lourde à la mondialisation par interpénétration des capitaux et multiplication des échanges entre les diverses parties du monde.

Évidemment, un confit militaire global n’est jamais totalement impossible. Il peut être provoqué par un concours de circonstances aggravées de stupidités humaines manifestes, américaines, russes, chinoises ou autres. Il est essentiellement improbable car, pour de multiples raisons, il ne correspond à l’intérêt de personne. Aucune classe capitaliste nationale n’y a d’avantage à en attendre à ce jour où, en plus des motifs de dissuasion classiques hérités de la guerre froide s’en ajoutent d’autres dans l’intérêt bien compris des diverses parties. La capacité à tout détruire des états major des principales puissances est plus largement partagée que jamais, les phénomènes de prises d’intérêt et d’investissements croisés n’ont jamais été aussi nombreux et il s’en suit que c’est à l’intérieur de chaque nation que s’opposent en première ligne les capitalistes qui gagnent à la mondialisation à ceux qui s’en trouvent ou vont s’en trouver ruinés. Les premiers foncent à toute vitesse et sont cyniquement déjà intégrés à la classe capitaliste mondiale. Les seconds sont perversement intéressés à préserver leur statut, prêts à toutes les guerres et s’emploient à freiner le mouvement autant qu’il se peut. Ils s’appuient sur la droite la plus conservatrice et réactionnaire comme ils le font aussi sur la résistance antilibérale des travailleurs des divers Etats dont ils nient la portée anticapitaliste. Ils s’appuient aussi sur les velléités sociales des partis réputés de gauche déjà convertis aux mérites de la société libérale en ce qu’elle a d’essentiel.

Les antilibéraux n’ont rien à faire en pareille galère, rien à espérer de pareilles compagnies, sans pour autant perdre de vue l’opportunisme foncier de la gauche classique toujours disponible à tous les reniements et toutes les contradictions si elle trouve l’occasion d’y ramasser des voix en même temps qu’elle est aussi traversée de courants idéologiques complexes parfois eux aussi anticapitalistes ou antilibéraux. Ils se doivent de la concurrencer intelligemment en gardant ouvertes toutes les portes y compris celles de son retour à des thèmes plus critiques de l’ordre social. Loin d’un anticapitalisme primaire ou d’un refus irréfléchi de la mondialité, un retournement doit être opéré dans lequel il faudra bien parvenir à entraîner cette gauche sur une thématique de transformation sociale au contenu de Révolution Démocratique clairement et tranquillement énoncé par développement d’un droit national, Européen et mondial. Le capitalisme est un mal nécessaire qu’il faudra dépasser ; cela passe par un effort de re-réglementation contraignant, largement hérité des mieux disant Européens et pénalisant pour les productions esclavagistes ou trop indifférentes à l’environnement. Il peut donc être de nature à restituer à certaines entreprises des conditions de concurrence acceptables quand elles sont insupportables à ce jour. Il peut permettre la réunion de conditions d’unité populaire à vocation majoritaire à terme dans les différentes régions et Etats.

François Esquer
Philosophe engagé


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