La France a une dette à payer aux Réunionnais

L’ONU ouvre la voie aux réparations de l’esclavage : une victoire historique pour les peuples descendants des victimes, donc les Réunionnais

23 mai, par Manuel Marchal

L’ONU a adopté une résolution historique qualifiant la traite négrière et l’esclavage des Africains de « plus grave crime contre l’humanité » et appelant à des réparations. Pour La Réunion, cette décision est majeure : les séquelles de l’esclavage et du colonialisme demeurent visibles dans les inégalités, le foncier et la dépendance économique. Les réparations exigent justice historique, reconnaissance des crimes, investissements et remise en cause des structures héritées de l’esclavage.

Le 25 mars 2026 restera comme une date majeure dans la longue lutte pour la vérité, la justice et la réparation. Ce jour-là, l’Assemblée générale des Nations Unies a adopté la résolution A/RES/80/250, intitulée « Déclaration portant qualification de la traite des Africains réduits en esclavage et de l’esclavage racialisé des Africains de plus grave crime contre l’humanité ». Le texte a été approuvé par 123 États, malgré l’opposition de l’Argentine, d’Israël et des États-Unis, tandis que 52 pays, dont la France et plusieurs membres de l’Union européenne, ont choisi l’abstention.
Cette résolution est une avancée historique. Elle reconnaît que la traite négrière et l’esclavage colonial ne sont pas seulement des tragédies du passé, mais des crimes dont les conséquences continuent de peser sur les sociétés contemporaines à travers le racisme structurel, les inégalités économiques et les discriminations systémiques comme à La Réunion. Elle affirme également la nécessité de réparations pour les torts historiques causés par ces crimes.

Indemnisation pour les descendants des victimes

Dans les semaines précédant le vote, le ministre ghanéen des Affaires étrangères, Samuel Okudzeto Ablakwa, avait multiplié les appels à la conscience des États membres. Au nom de l’Afrique, il avait exhorté les Nations Unies à reconnaître pleinement l’ampleur de l’une des plus grandes tragédies de l’histoire humaine. Son appel a été entendu par une large majorité de pays.
La résolution demande notamment des excuses officielles et sans réserve, des mesures de restitution, d’indemnisation, de réadaptation et de satisfaction pour les descendants des victimes. Elle préconise également des garanties de non-répétition ainsi que la révision des lois, des politiques publiques et des programmes afin de combattre efficacement le racisme et les discriminations hérités de l’ordre colonial.

Enthousiasme en Afrique et Caraïbe, mais à La Réunion ?

L’enthousiasme a été immédiat au sein de l’Union africaine, à l’origine du texte, ainsi que dans les États de la Caraïbe regroupés au sein de la CARICOM, engagés depuis plusieurs années dans la revendication de réparations. À l’inverse, les anciennes puissances coloniales occidentales dont la France qui administre La Réunion, ont souvent préféré l’embarras aux engagements concrets. Les pays de l’Union européenne ont justifié leur abstention par des arguments juridiques, tandis que les États-Unis ont rejeté le principe même de réparations pour les crimes historiques de l’esclavage.

La Russie prête à aider les victimes

Pourtant, la question ne disparaîtra pas. La veille du vote, la directrice de l’Institut d’études africaines de l’Académie des sciences de Russie, Irina Abramova, déclarait que la Russie était prête à aider les pays africains à évaluer le montant des réparations dues par les anciennes puissances coloniales pour les crimes commis durant la traite négrière et la colonisation.
Pour les peuples issus de l’esclavage dont le peuple réunionnais, cette résolution représente bien davantage qu’un texte diplomatique. Elle constitue une reconnaissance internationale des souffrances endurées pendant plus de quatre siècles, lorsque des millions d’Africains furent arrachés à leur terre, déportés, réduits en esclavage et exploités dans les colonies.

La Réunion directement concernée

Cette revendication concerne directement La Réunion. Car ici, les conséquences de l’esclavage et du colonialisme sont toujours visibles. Elles sont dans les profondes inégalités sociales, dans le chômage de masse qui frappe une partie importante de la population, dans la concentration du patrimoine héritée du système des plantations et dans une dépendance économique organisée au bénéfice d’intérêts extérieurs. Elles se retrouvent également dans les mémoires blessées, dans les langues et les cultures longtemps méprisées, dans une histoire trop souvent racontée du seul point de vue des maîtres et des colonisateurs.
La Réunion est née de l’esclavage colonial. Pendant plus de deux siècles, des femmes, des hommes et des enfants furent déportés notamment de Madagascar, du Mozambique et d’Afrique de l’Est pour enrichir une économie fondée sur des cultures exportées en France et le travail forcé. Les richesses produites ici ont contribué à l’accumulation de capitaux en France, tandis que les descendants des esclaves héritaient de la pauvreté, des discriminations et des inégalités structurelles.
Les réparations ne sauraient être réduites à la seule question financière. Elles signifient d’abord justice historique. Elles impliquent la reconnaissance pleine et entière des crimes de l’esclavage et de la colonisation, un investissement massif dans l’éducation, la recherche, la transmission de l’histoire et la valorisation de la culture réunionnaise. Elles supposent également un véritable rééquilibrage des relations économiques héritées du système colonial afin de permettre un développement fondé sur les besoins de la population réunionnaise.

Nous sommes des descendants d’esclaves malgaches et africains

Notre île ne peut rester spectatrice du mouvement historique engagé à l’ONU. Nous faisons partie intégrante de cette histoire. Nous sommes les descendants de femmes et d’hommes arrachés à l’Afrique pour enrichir un système colonial fondé sur l’exploitation humaine. Le vote de l’Assemblée générale vient renforcer la légitimité des revendications portées depuis des décennies par de nombreuses organisations africaines, caribéennes et réunionnaises dont le PCR.
L’association Colonialism Reparation salue cette victoire historique et partage l’appel du Secrétaire général de l’ONU, António Guterres, en faveur d’actions concrètes pour éliminer le racisme systémique, mettre en œuvre une véritable justice réparatrice et accélérer un développement réellement inclusif.

Le temps d’agir pour les institutions locales

Le temps est venu pour les élus réunionnais, les institutions de notre île et l’ensemble des forces vives de la société d’exiger que la France cesse de se réfugier derrière des arguments juridiques et soutienne pleinement ce processus international de justice réparatrice. Car il ne s’agit pas de rouvrir des blessures : elles ne se sont jamais refermées. La résolution adoptée par l’ONU ouvre une nouvelle étape. Aux peuples concernés de s’en saisir pour transformer la reconnaissance des crimes du passé en actes de justice pour le présent et l’avenir.

M.M.

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