Le ministre des Affaires étrangères à La Réunion

Message réunionnais
à Paris et à l’Europe

22 mai 2004

Michel Barnier, ministre des Affaires étrangères et ancien commissaire européen, a effectué une visite éclair hier à La Réunion. Il a visité les équipements d’irrigation de l’Ouest et participé à une conférence-débat sur l’Europe à la Chambre de commerce. Les agriculteurs et les chefs d’entreprises ont pu faire entendre leur voix. Paul Vergès, président de la Région Réunion, a plaidé en faveur de la reconnaissance des spécificités des Régions ultrapériphériques (RUP).

C’est le message délivré par Michel Barnier au cours de sa visite officielle éclair à La Réunion. Le ministre des Affaires étrangères et ancien commissaire européen est arrivé dans l’île à 10 heures. Il en est reparti vers 22 heures.
Même s’il a noté que "les régions françaises devront prendre l’habitude de voir le ministre des Affaires étrangères venir leur expliquer ce qui se passe dans le monde", c’est visiblement en tant qu’ancien commissaire européen qu’il a appréhendé son court séjour.
Ainsi, il a visité le site de l’Antenne 4 dans les hauts de Saint-Paul. Une zone plantée en cannes à sucre et irriguée grâce au basculement des eaux d’Est en Ouest. Un chantier gigantesque financé en grande partie par des fonds européens. Sur place, le ministre a pu dialoguer avec des agriculteurs. Ces derniers lui ont notamment fait part de leurs craintes concernant la réactualisation de l’OCM sucre et la menace de suppression des aides à la production sucrière des DOM. 
Ces aides, allouées par l’État, sont jugées incompatibles avec les lois sur la libre concurrence par certains membres de la Commission européenne. À ce titre, ils prônent leur suppression. Michel Barnier s’est voulu rassurant : "Les négociations sur les aides ne font que commencer. Je peux vous assurer que nous ferons tout pour protéger le marché du sucre, l’organiser et le protéger d’une certaine manière". Il assurait également qu’il veillera à ce que "l’élargissement de l’Europe (qui compte 25 membres depuis le 1er mai 2004 - NDLR) ne se fasse pas au détriment des aides versées aux planteurs de cannes" (voir article par ailleurs) .

"Pas de charité"

Michel Barnier s’est ensuite rendu à Saint-Denis pour visiter l’entrepôt de stockage de l’aide humanitaire. Ces stocks, constitués par le ministère des Affaires étrangères, sont régulièrement utilisés pour venir en aide aux pays de la zone victimes de catastrophes naturelles.
Après le déjeuner républicain, le ministre a effectué un bref passage à la mairie de Saint-Denis. Il s’est dit une nouvelle fois favorable au maintien de la reconnaissance par l’Union des spécificités des RUP (régions ultrapériphériques de l’Union, constitués par les quatre DOM, Madère, les Canaries et les Açores). Au nom de ces spécificités, des aides et des dérogations leur sont accordés par l’Union. "Il ne s’agit pas de les justifier par je ne sais quelle charité ou assistance", soulignait Michel Barnier. "Vous devez vous placer dans une attitude et une démarche de partenariat", insistait-il.
Le ministre a ensuite participé à une conférence débat sur le thème de l’Europe. Parlementaires, élus de collectivités et de chambres consulaires, ainsi que des chefs d’entreprise ont pu débattre des enjeux et des conséquences pour La Réunion d’une Europe à 25 (voir article par ailleurs) .
Michel Barnier a quitté La Réunion pour Paris en milieu de soirée.


Michel Barnier visite la plate-forme des Tamarins

Une profession inquiète

Le ministre des Affaires étrangères à l’Antenne 4, entouré des planteurs inquiets. (photo Imaz Press Réunion)

En présence des différentes composantes de la l’interprofession de la canne et du sucre, le ministre Michel Barnier est allé au-delà des attributions de sa récente nomination au Quai d’Orsay pour tenter de répondre aux inquiétudes de la filière.
Quelques mots d’accueil du maire de Saint-Paul ont rappelé que cette commune était "le pays de la soif" il y a encore vingt ans. D’où l’accent mis sur l’irrigation de la zone, unique centre d’intérêt de la rencontre des acteurs de la filière avec le ministre. Avec en filigrane la question du financement du chantier du basculement des eaux d’Est en Ouest.
Le président de la Chambre d’agriculture, Guy Derand, a brièvement rappelé le double enjeu de la filière canne sucre pour La Réunion, qui est de "consolider les progrès accomplis" en s’appuyant sur les documents cadre, l’irrigation et tous les moyens de la technologie, et de "garantir des conditions adaptées à la situation des RUP et de La Réunion".
Puis le président de la CPCS (Commission paritaire de la canne et du sucre), André Minatchy, a présenté la motion adoptée par l’interprofession à l’issue de la commission du 22 avril dernier, sur l’irrigation du littoral Ouest.
Après eux, plusieurs planteurs ont diversement interpellé Michel Barnier sur la situation des agriculteurs : Jean-Yves Minatchy (président de la CGPER) pour rappeler "le drame" que constitue pour les planteurs de l’Ouest l’arrêt des travaux du chantier du basculement, dont dépend l’irrigation du secteur et le surcoût qui en découle (voir encadré) , et pour faire part des principales craintes des petits et moyens planteurs devant la réforme en cours de l’OCM sucre et les menaces de mesures prises sous la pression des pays producteurs les “moins disants”.
Jean-Bernard Hoarau, de la FDSEA, a surtout tenu à remercier le commissaire européen, membre de la Commission de la politique régionale jusqu’à son entrée au gouvernement, pour "l’attention portée à la situation des DOM et des RUP" dans l’ensemble européen. Mais derrière la gratitude affichée, c’est encore l’inquiétude qui pointait lorsque le syndicaliste s’est demandé "s’il y aura encore de l’agriculture en France dans vingt ans".
Même inquiétude exprimée par le représentant des planteurs de l’Ouest, M. Pitou, rapportant la satisfaction de ses camarades devant l’arrivée de l’eau et leurs interrogations sur l’avenir : "Serons-nous encore là dans vingt ans ?" a-t-il demandé avant de laisser la parole au représentant des jeunes agriculteurs, Éric Soundrom, qui a remis au ministre une copie de l’interpellation du gouvernement sur la question de la retraite complémentaire des agriculteurs.


P. David


Jean-Yves Minatchy (CGPER) : "L’Europe va-t-elle financer le basculement ?"
La question que beaucoup de planteurs ont dans la tête a été posée hier au ministre par Jean-Yves Minatchy, président de la CGPER, qui a rappelé l’arrêt des travaux "depuis deux ans", alors qu’ils ne sont réalisés qu’à 30% et que l’irrigation de la région Ouest est "un enjeu agricole majeur", surtout pour les nombreux jeunes qui s’y sont installés et qui ont investi. "L’Europe va-t-elle financer le basculement ?", a-t-il demandé en s’interrogeant sur le soutien du gouvernement dans le règlement du problème. "C’est un drame", a conclu sur ce point le président de la CGPER, avant de passer à des questions portant sur divers aspects de la politique communautaire.

Michel Barnier : faire pour la canne ce qui a été obtenu pour la P.A.C.
Premier ministre des Affaires étrangères à se rendre à La Réunion, Michel Barnier a répondu en qualité de ministre des Affaires européennes aux interrogations de la filière canne/sucre, un exercice inhabituel auquel il ne pouvait que volontiers se prêter à l’approche des élections du 13 juin.
Devant les inquiétudes exprimées, le ministre a évoqué la possibilité "d’obtenir pour la production sucrière le traitement différencié, adapté à [notre] spécificité". Il s’agit, a-t-il dit, de "demander pour le sucre ce qui a été obtenu pour la PAC", mais sans plus de garantie au-delà de juin 2006.
Michel Barnier a assuré les acteurs de la filière des quelques points d’appui sur lesquels compter auprès du gouvernement français, à commencer par le refus de "toute hypothèse de reconversion, si elle se présentait". Le deuxième point d’appui est, selon lui, la détermination du gouvernement à préserver un marché du sucre organisé et "protégé dans une certaine mesure". Enfin, le soutien aux efforts faits pour la qualité du produit pourrait valoir aux sucres spéciaux d’être protégés comme l’ont été en France d’autres petites productions régionales, les fromages par exemple.
Enfin, sur les inquiétudes formées autour de l’arrêt du chantier du basculement, Michel Barnier a estimé que "ce serait un gâchis inacceptable que d’imaginer l’interruption du chantier et que l’on va s’en tenir là sous prétexte de retards dans les travaux". L’ancien commissaire européen, tout en soulignant l’utilisation intelligente faite par La Réunion de l’argent européen, a suggéré de mobiliser dans le prochain DOCUP (2007-2013) les crédits nécessaires à l’achèvement des travaux du basculement. Une hypothèse reçue avec des sentiments mitigés par la classe politique réunionnaise.

Paul Vergès, président de la Région : un “DOCUP” hypothéqué dès le départ
La proposition du ministre de mobiliser des fonds pour l’achèvement du chantier du basculement dans le prochain Document unique de programmation pour la période 2007-2013 a vivement fait réagir le président de la Région. Paul Vergès a estimé qu’une telle hypothèse revenait à imposer au Document "une charge qui n’existe pas dans le DOCUP actuel". "C’est un DOCUP hypothéqué dès le départ pour payer le dépassement du basculement, autrement dit, la paralysie pour d’autres objectifs de développement. C’est une impasse très grave", a-t-il estimé.

Nassimah Dindar, présidente du Conseil général : "Le chantier ne s’arrêtera pas"
Après avoir rencontré à Paris le ministre de l’Agriculture, puis des commissaires européens qu’elle a sensibilisés au problème posé par l’arrêt du chantier du basculement, la présidente du Conseil général a annoncé hier avoir obtenu une somme supplémentaire de 50 millions d’euros. "Le chantier ne s’arrêtera pas", a-t-elle assuré. Toutefois, la somme annoncée ne représente qu’un quart du surcoût du chantier et l’hypothèque reste importante.


À la Chambre de Commerce : Michel Barnier et les acteurs économiques

L’atout des RUP dans l’Europe

Hier, lors du débat à la CCIR. (photo Imaz Press Réunion)

La salle du Conseil de la Chambre de commerce et d’industrie était comble, hier, pour le débat organisé entre le ministre des Affaires étrangères et ministre des Affaires européennes, Michel Barnier et "le monde économique réunionnais d’aujourd’hui et de demain" comme devait le dire en introduction le président de la CCIR, Alain Macé, en présentant les divers organismes ainsi qu’un parterre d’étudiants de l’école consulaire, de l’Université et de l’Éducation nationale, venus s’instruire des débats.
Animés par Denis Simon, professeur de droit à l’université de La Réunion, ceux-ci se sont organisés autour de trois grands thèmes, portant sur le fonctionnement de l’Union européenne après l’élargissement à 25 pays, l’impact de la politique régionale européenne à La Réunion et l’incidence des politiques européennes transversales sur les régions ultrapériphériques européennes. Une approche plutôt “technicienne” qui a logiquement permis aux deux députés réunionnais du Parlement de Strasbourg, Margie Sudre et Jean-Claude Fruteau, d’ouvrir les débats à partir de leurs témoignages d’élus,
l’une décrivant une action de "lobbyiste", l’autre faisant état de l’anxiété de la “sentinelle” dans des efforts permanents pour adapter à nos spécificités la "politique d’harmonisation" de l’Union européenne.
Les présidents des deux collectivités territoriales sont intervenus ensuite pour donner leur appréciation sur l’évaluation de l’apport européen. La présidente du Conseil général, Nassimah Dindar, a souligné qu’"aucun des grands chantiers de La Réunion n’aurait pu se faire sans les fonds européens". Elle en veut pour preuve la construction des collèges, pour lesquels la dotation "a augmenté de 2,6%". Une augmentation très loin de pouvoir répondre aux besoins de l’île. "Sans le FEDER, il n’y aurait pas eu tous ces collèges", a-t-elle dit avant de noter par ailleurs une sous-utilisation des fonds dans le tourisme et pour la pêche et l’agriculture.
Paul Vergès, président de la Région, évoquant la proximité du scrutin du 13 juin, a retourné l’idée de l’évaluation. "Compte tenu du caractère spécifique des RUP, ce n’est pas seulement un problème de montant des crédits mais c’est de savoir comment, par notre action, nous pouvons justifier nos besoins" a-t-il dit. Estimant que les RUP apportent à l’Europe un espace planétaire incomparable, l’enjeu est de "valoriser cet atout, contre la mentalité d’assistance". Et à son avis, les députés réunionnais à Strasbourg -car c’est vraisemblablement à eux qu’allait cette critique feutrée- manquent encore de l’audace "qui seule peut justifier, aux yeux de l’Europe, ce que nous lui coûtons". Le propos du président de la Région s’est résumé dans la conclusion, appelant à informer d’avantage l’opinion et à expliquer : "Il nous faut comprendre l’inquiétude et faire qu’elle ne se transforme pas en désespoir ou en résignation" a-t-il conclu.
Leurs interventions ont bouclé la partie des exposés politiques appréciant l’impact de la politique européenne à La Réunion.

P. D


Du côté des utilisateurs des fonds :

Guy Dupont (CPI) : Une nouvelle étape à franchir
Après avoir mobilisé les fonds européens pour régler des problèmes de qualité des produits et de taille des marchés, Guy Dupont a évoqué une nouvelle étape à franchir : les entreprises, a-t-il dit, ont besoin des fonds européens pour faire grandir les volumes au-delà du seul marché intérieur et "pour ne pas se replier sur elles-mêmes".

François Javel (CCIR, tourisme) : Un parcours du combattant
Le président de la commission Tourisme à la CCIR a évoqué "le parcours du combattant" que constitue encore trop souvent, à ses yeux, le montage des dossiers des entreprises. Leur lourdeur rendrait la défiscalisation "plus intéressante" a-t-il dit. Il a évoqué le problème de la T.V.A (les 8,5% “manquants”) et la continuité territoriale, ouvrant un débat qui visait implicitement à demander une intervention de l’Europe auprès du gouvernement français.


Trois paris à remporter

En réponse aux questions soulevées lors du débat, le chef de la diplomatie française a commencé son intervention de clôture à la Chambre de Commerce et d’Industrie en soulignant le rôle de La Réunion et des actions conduites depuis notre île comme "point d’appui à la politique extérieure de la France". Évoquant la difficulté croissante à faire entendre la voix des RUP dans une Europe à 25, Michel Barnier a réaffirmé son soutien à l’outre-mer. "Je vous aiderai, avec les moyens de la diplomatie française, à faire reconnaître la réalité qui est la vôtre", a-t-il dit en exposant une idée déjà défendue le matin : les RUP doivent se faire connaître des nouveaux commissaires et défendre une spécificité que d’aucuns pourraient escamoter très aisément si l’on n’y prend garde. Mais, là encore, les sentinelles veillent...
Le ministre a centré son intervention autour des "trois paris" à remporter par les RUP : celui de la cohésion, de la compétition et de l’ouverture jouée par une "frontière active" de l’Union européenne.
Répétant, comme il l’avait dit le matin à Saint-Paul, que les fonds européens sont "utilisés intelligemment" par La Réunion, le ministre a souligné les progrès de la cohésion accomplis depuis vingt ans et les mises à niveau opérées. A ce sujet, le propos du ministre a été de réaffirmer l’effort national et européen pour les deux rendez-vous à venir : la Constitution, dans laquelle les deux articles fondant les RUP seront maintenus (III-330 et IV-4) et les objectifs de convergence : pour les régions en retard de développement, ils remplacent “l’objectif 1” auquel notre île reste éligible.
Pour le "pari de la compétition", Michel Barnier a rappelé l’adoption, en février dernier, par la Commission, du principe d’un programme de compensation des handicaps. "Vous avez droit à plus que l’égalité des chances. Vous pouvez être en tête si nous imaginons des solutions de solidarité" a-t-il dit. Pour aider les RUP à surmonter leurs handicaps, en particulier dans l’industrie et l’artisanat (pour le transport, les communications, la recherche et l’environnement), un fonds de 1,1 milliard d’euros figure parmi les propositions retenues.
Enfin, par le pari de l’ouverture, La Réunion peut devenir une "frontière active" de l’Europe et trouver, aussi bien auprès de l’Europe que dans le prochain DOCUP, les moyens de financer des "actions de grand voisinage", pour lesquelles les élus de La Réunion seront de plus en plus appelés à siéger dans les forums régionaux, au sein des équipes diplomatiques françaises.
Rappelant que la Commission devrait se prononcer mercredi sur les propositions faites pour les régions ultra périphériques (RUP), l’ancien commissaire européen a dit sa confiance dans l’issue de ce rendez-vous, après les frayeurs suscitées par un premier renvoi au sein d’un des groupes techniques de la Commission. "Cela devrait se passer normalement" a-t-il assuré lors du point presse qui a suivi le débat et au cours duquel le ministre est revenu sur les messages essentiels de sa courte visite, à trois semaines du 13 juin.

P. David


Plus près de la moyenne européenne

43% du PIB européen par habitant : c’était en 1988 le niveau de développement atteint par notre île. Depuis, notre niveau s’est rapproché de la moyenne européenne : 50% en 1988 ; 58% du PIB de l’Europe des 25 en 2001 (et 53% du PIB de l’UE à Quinze). En dépit d’une moyenne européenne tombée de 12 points lors de l’élargissement, La Réunion, malgré ses progrès, reste en dessous du niveau moyen réajusté.


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Témoignages - 82e année


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