« Accord de libre-échange entre L’Union européenne, les Comores, Maurice, Madagascar et les Seychelles : graves conséquences pour les Réunionnais pas consultés »
7 juin, par10 juin : signature de l’APE UE-Afoa
L’article de l’Humanité
14 février 2015

« Projet phare pour la majorité de droite sur l’île, la nouvelle route du littoral s’entoure d’un parfum sulfureux de plus en plus fort. »
Mais que diable venaient faire ces gendarmes, ce 30 janvier, dans la pyramide inversée qui constitue le siège du Conseil régional de La Réunion, s’invitant dans le bureau du président Didier Robert (UMP), pour s’entretenir avec lui du grand projet de « nouvelle route du littoral » (NRL) ? Et que venaient-ils chercher, fin 2014, au service informatique de la collectivité, ressortant les bras chargés de documents ? Pourquoi apprenait-on quelques jours plus tard grâce à l’agence de presse locale Imaz Press que la brigade financière de la gendarmerie menait une enquête sur l’attribution des marchés publics concernant les prochains travaux ? S’agissait-il vraiment d’ « investigations classiques et courantes », comme l’assure l’institution dans un court communiqué ?
Sur la petite île de l’océan Indien, les questions deviennent pressantes, autour de ce projet aussi pharaonique que décrié, lancé dès 2010 par la toute nouvelle majorité de droite : 13 kilomètres de route, construits sur la mer, reliant Saint-Denis de La Réunion à la commune de La Possession. Deux immenses digues à construire, reliées entre elles par un viaduc construit 15 mètres au-dessus des vagues (tout du moins quand la mer est d’huile) pour supporter les deux fois trois voies du tronçon. Un projet qui a un coût, lui aussi pharaonique : 1 milliard 600 millions de budget initial. Un coût initial qui en fait d’ores et déjà officiellement la route la plus chère de France. Mais tout ça, c’est compter sans les inévitables dépassements de budgets, que la Région s’est engagée à assumer seule : la cour régionale des comptes a déjà estimé que, du fait notamment de l’évolution des prix du BTP, le coût final devrait être réévalué à 1 milliard 960 millions d’euros, hors aléas. Or les aléas ne manquent pas dans la région : houle, cyclones… Les estimations les plus réalistes chiffrent finalement le projet entre 2,5 et 3,2 milliards d’euros. Le titre mondial n’est pas loin… le premier scandale est économique.
D’autant que la durée de vie de l’ouvrage est sujette à question. Parmi les opposants au projet, nombreux sont ceux qui estiment que les études n’ont pas suffisamment pris en compte les incertitudes concernant l’élévation du niveau des océans, ou l’intensification déjà observée des phénomènes cycloniques dans la région. Mais il y a bien plus grave au rang des problèmes environnementaux. Depuis quelques années, on a pu observer au large de La Réunion des baleines à bosse, qui sont trouvé là un sanctuaire pour la reproduction.
C’est un des points relevés par la Commission nationale de protection de la Nature (CNPN), un organisme gouvernemental rattaché au ministère de l’Écologie. Dans son avis du 24 juin 2013, elle insistait aussi sur l’impact néfaste du chantier sur d’autres espèces, comme le grand dauphin, la tortue verte, la tortue imbriquée, ou encore le petrel de Barau, un oiseau dont l’espèce est aujourd’hui évaluée comme « en danger ». En toute cohérence, la CNPN a donné un avis négatif à la poursuite du projet. Pourtant, le gouvernement a autorisé le 19 décembre 2013 les dérogations demandées par le Conseil général concernant, entre autres, les interdictions « de destruction, altération ou dégradation de sites de reproduction ou d’aires de repos d’espèces animales protégées », ou « de perturbation intentionnelle de spécimens d’espèces animales protégées ».
Interrogée par des élus de l’opposition régionale, la ministre de l’Écologie, Ségolène Royal, ne leur a à ce jour pas retourné d’explications à ces dérogations.
Sans compter que cette nouvelle route du littoral entérine la politique du « tout voiture » qui prévaut à La Réunion, ce, alors que la précédente majorité menée par le Parti communiste réunionnais avait monté et financé en lien avec l’État un projet de tram-train… dont les crédits ont été basculés sur la NRL. À quelques mois de la conférence de Paris sur le Climat, ces décisions font porter un doute sur les ambitions réelles du gouvernement… Le deuxième scandale est écologique.
Mais revenons à nos gendarmes. De quoi sont-ils donc venus discuter ce 30 janvier ? Cité par Imaz Press, le secrétaire général de la Chambre régionale des comptes ne semble pas adhérer à la version des élus. Des investigations « classiques et courantes ? » : « je ne suis pas convaincu que tous les marchés fassent l’objet d’une enquête diligentée par la gendarmerie, estime-t-il. Le Code des marchés publics ne prévoit nullement ce genre d’investigations hors procédure initiée par le procureur de la République ».
De fait, cette procédure n’a rien de courant. Elle a été déclenchée après que la gendarmerie a reçu une lettre anonyme, dénonçant de graves irrégularités dans l’attribution des marchés publics. Une lettre reçue dans un double contexte de divisions au sein de la majorité régionale de droite, et de recours judiciaires lancés par la société Eiffage, grande perdante des appels d’offres.
C’est en effet ses concurrentes Vinci et Bouygues qui ont raflé la mise : avec un autre groupement (GTOI/SBTPC), elles ont obtenu des marchés pour 1,2 milliard d’euros, sur les 1,6 milliard provisionnés. La lettre reçue par les gendarmes comportait quatre noms d’élus de la majorité, qui auraient touché des sommes d’argent pour l’attribution de ces marchés. Des indiscrétions à l’assemblée régionales font état de plusieurs millions d’euros…
Le troisième scandale sera-t-il politico-financier ? Affaire à suivre.
Adrien Rouchaleou
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