La crise de la canne à sucre montre pourquoi il faut cesser de laisser des sociétés étrangères décider de la stratégie de notre économie et de faire confiance à Paris ou Bruxelles pour défendre les intérêts des Réunionnais

Accord UE-Mercosur : menace pour la filière canne fragilisée par la stratégie de Tereos et le manque d’efficacité des élus réunionnais au Parlement européen

12 janvier, par Manuel Marchal

La filière canne de La Réunion s’effondre sous l’effet des choix européens : fin des quotas, ouverture aux sucres du Mercosur et abandon de toute protection. Avec 1,135 million de tonnes récoltées en 2025, le décrochage est structurel. Face à cette offensive commerciale, les députés réunionnais au Parlement européen restent inefficaces, laissant une industrie vitale livrée aux marchés et aux intérêts extérieurs.

L’accord de libre-échange entre l’Union européenne et les pays du Mercosur agit comme un révélateur brutal. En ouvrant le marché européen à des sucres sud-américains produits à très bas coût, il menace directement les débouchés du sucre réunionnais. Face à cette offensive commerciale, une question s’impose : où sont les députés réunionnais au Parlement européen pour défendre la filière canne, pilier de l’économie de l’île ? Leur silence contraste avec l’urgence de la situation.

A peine 1 million de tonnes récoltées en 2025

Avec 1,135 million de tonnes de cannes livrées à l’issue de la semaine 51, la campagne sucrière 2025 confirme une réalité désormais incontestable : la filière canne réunionnaise ne s’est jamais relevée de la fin des quotas sucriers européens en 2017. Huit ans après la libéralisation du marché, le décrochage productif n’est plus conjoncturel, il est structurel. La perte de près de 700 000 tonnes par rapport aux niveaux d’avant quotas illustre l’échec du modèle actuel à maintenir la production.

En 2013, Dacian Cioloș, alors Commissaire européen à l’Agriculture, avait été clair lors de sa visite à La Réunion : l’avenir de la canne dépendrait désormais de la stratégie de l’industriel chargé de sa transformation. Cette déclaration résumait la philosophie de Bruxelles : se retirer de la régulation et confier un secteur vital à des acteurs privés guidés par des logiques de rentabilité globale, souvent étrangères aux réalités locales.

Avant 2017, la filière évoluait pourtant dans un cadre protecteur garantissant volumes, prix et débouchés. Avec des récoltes comprises entre 1,8 et 2 millions de tonnes, l’équilibre économique des exploitations agricoles, des usines et de l’ensemble des activités induites était assuré. La suppression des quotas a exposé La Réunion à la brutalité du marché mondial, où le sucre est une marchandise produite à bas coût dans des pays aux normes sociales et environnementales bien moins exigeantes.

Accord UE-Mercosur : concurrence renforcée

L’accord UE-Mercosur vient aggraver cette dérégulation. En mettant en concurrence directe le sucre réunionnais avec des productions industrielles sud-américaines, il fait peser une pression supplémentaire sur les prix et sur les volumes exportés. Pour une filière déjà fragilisée, cette concurrence constitue une menace stratégique.
Or, au moment même où se décident ces accords à Bruxelles, les députés réunionnais au Parlement européen restent d’une discrétion assourdissante. Qu’ony-ils obtenu pour imposer des clauses de protection spécifiques à notre pays ? La défense des planteurs, des emplois et de l’économie réunionnaise est absente des arbitrages européens.
Dans le même temps, l’industriel local refuse toute augmentation significative du prix de la canne, renvoyant l’État à son rôle de financeur. Les aides publiques ne compensent plus la hausse réelle des coûts de production. Pris en étau entre un prix bloqué et des charges en hausse, les planteurs abandonnent progressivement la culture, réduisent les surfaces et cessent de replanter.
La baisse de la production en 2025 n’est donc pas le fruit du hasard. Elle est la conséquence directe d’un système qui organise la dépossession : décisions commerciales prises à Bruxelles, stratégie industrielle définie ailleurs, et parlementaires pas assez efficaces.

Il importe désormais de se réveiller. L’indifférence face à l’effondrement de la canne est le produit d’une aliénation héritée d’un système néocolonial qui habitue à la dépendance. La filière canne est un pilier économique, social et culturel de La Réunion. La laisser mourir sous la pression des marchés mondiaux et de décisions étrangères, c’est accepter un appauvrissement durable. La crise de la canne révèle une vérité plus large : tant que La Réunion ne reprendra pas la maîtrise de ses choix économiques, son avenir restera en danger.

M.M.

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