Canne à sucre

Bernard de Ranchin : « Il y a des perspectives pour l’avenir »

Entretien avec le directeur du Comité de pilotage de la canne

Témoignages.re / 21 juillet 2004

“Témoignages” a interrogé Bernard de Ranchin, responsable du Comité de pilotage de la canne, sur l’avenir de la canne à La Réunion. « Il y a espoir », nous dit-il, avec l’amélioration de la productivité, la formation toujours plus poussée des planteurs... Mais ces derniers « ont besoin de savoir où ils vont ». Entretien.

Cela fait un moment maintenant qu’on entend certains parler du remplacement de la canne à sucre. Pensez-vous que les propositions de Bruxelles relancent ce débat où au contraire qu’elles y mettent un terme ?

Bernard de Ranchin : Cela fait au moins dix ans que la question d’un éventuel remplacement de la canne à sucre se pose : si La Réunion ne produit plus de cannes, qu’est-ce qu’elle produit à la place ? Dans l’histoire agricole, on a déjà changé plusieurs fois de culture, mais cela s’est toujours fait par substitution d’une culture plus rentable à une autre qui l’était moins : on a remplacé la girofle par le café, le café par la canne, plus avantageuse du point de vue de la main-d’œuvre.
Si on trouvait l’équivalent aujourd’hui, il n’y aurait pas de problème ! De plus, dans l’aménagement agricole de l’île, il y a toujours eu un accord tacite pour le partage du territoire : la canne dans les bas, l’élevage dans les hauts. Et la canne protège l’élevage, par sa production de pay kann... Si on ne faisait plus de canne, ce serait une révolution dans toute notre organisation agricole.

Donc on continue : avec quels objectifs ?

- Il y a environ quinze ans, la Chambre d’agriculture avait pris les statistiques douanières, avec l’objectif de pousser à fond le raisonnement d’import-substitution. Nous étions arrivés à la conclusion qu’en donnant aux producteurs les moyens de produire, La Réunion pouvait nourrir le million d’habitants - en maraîchages et fruits notamment - sans augmenter les surfaces : c’était une question de formation et de moyens de production.
Au total, en comptant sur les “niches” repérées à l’époque, avec mille hectares de diversification en plus, entre maraîchage et arbres fruitiers, on comblait tous les besoins à l’horizon 2020. Sur la base de la carte des potentialités présentée à la Région en février dernier, on nous a demandé le même travail pour l’élevage - qui est la troisième activité en occupation de l’espace. Il faut aux éleveurs 3.000 à 4.000 hectares supplémentaires dans les hauts (là où 800 à 1.000 hectares suffiraient dans les bas, en production de fourrage).
D’où l’intérêt que les éleveurs portent aux activités périphériques du Parc national des Hauts de La Réunion. Tout ceci résume le fait que le problème de la canne intéresse beaucoup l’ensemble du monde agricole.

Que faudrait-il selon vous pour redonner confiance au monde agricole ?

- Si nos prix restent ce qu’ils sont actuellement pour les planteurs, les incertitudes graves qui entament leur confiance depuis plusieurs années vont s’aggraver : les replantations ont beaucoup chuté depuis quatre ou cinq ans, exprimant le doute des planteurs devant la possibilité de survie de leur activité. Le taux d’épierrage et d’aménagement foncier a beaucoup baissé aussi.
Depuis quelque temps, les planteurs avaient “la tête dans les épaules”. Mais ils ont fait aussi des progrès de productivité - dans les techniques culturales, les rendements... - et la production s’est sensiblement améliorée. Ils n’ont jamais baissé les bras mais ils ont besoin de savoir où ils vont. 60% de compensation dans ces conditions, c’est très insuffisant.
Comment les RUP n’auraient-elles pas un niveau de compensation correspondant à leur classement en région “d’objectif 1” ? Il a été dit aussi que l’Europe ne s’opposerait pas à des aides des pays membres pour leurs régions les plus défavorisées, de la manière qu’ils jugeraient appropriée.

Est-ce que ce qui désespérait les planteurs n’était pas de ne pas savoir à quelle sauce ils seraient mangés ?

- Maintenant que les règles du jeu sont connues, la filière peut s’appuyer sur ses atouts pour continuer à avancer. Une compensation à 100% est capitale, mais sans progrès de productivité, par tous les moyens possibles, on ne tiendrait pas non plus.
Bois-Rouge, par exemple, vient d’adopter une réglementation permettant aux planteurs de récupérer l’écume de la canne. Il y a aussi les “grands chantiers” en cours : l’irrigation, qui est un élément essentiel ; mais aussi la formation des hommes, parce que les méthodes de travail évoluent ; et la mécanisation, rendue nécessaire par l’évolution des mentalités.
Avec un RMI à 4.000 francs, les coupeurs de canne se demandent si cela vaut la peine de continuer pour 6.000 à 6.500 francs. Or la mécanisation demande des investissements lourds. Comment y faire face avec un prix de la tonne de canne bloqué ? Ces incertitudes ont pesé sur les planteurs ces dernières années.
D’où un certain attentisme, reflété dans le fait que les fonds du DOCUP pour la mécanisation, par exemple, ont été peu consommés. Dans le prochain DOCUP, il faudrait au contraire mettre des crédits pour que les planteurs puissent préparer leurs terres.

À voir la courbe de production de canne depuis les années 60, on se dit que ce n’est pas le moment de mettre un coup d’arrêt à cette activité, au moment où elle amorce sa reprise...

- Je pense que l’Europe est consciente de cette réalité. Il va falloir des vraies mesures de compensation, car les planteurs attendent de pouvoir foncer. Après le laisser aller des années 80, la courbe de production de la canne a amorcé sa remontée, avec la prise de conscience qui s’est faite dans la profession au milieu des années 90. Aujourd’hui, tout le monde se bat pour remonter, malgré les pertes de terre (les mitages) et les difficultés.

On parle beaucoup aujourd’hui de “mieux valoriser la canne”. Qu’est-ce que cela vous inspire ?

- C’est un vrai débat. Le CIRAD (Centre de coopération internationale en recherche agronomique pour le développement - NDLR) organise d’ailleurs un colloque canne en septembre sur le thème : comment orienter la recherche pour mieux utiliser la canne ? Ce colloque peut être le point de départ d’une réflexion nouvelle, par exemple sur la recherche variétale.
La R570 a été mise au point à la fin des années 70. À l’époque, on se posait surtout la question du tonnage : comment produire plus ? Il y a peut-être d’autres variétés à trouver, en se posant la question : comment obtenir plus de richesse ?
Un point de richesse en plus, sur la base des chiffres de notre production, c’est 8% de production de sucre en plus. C’est une autre façon de compenser. Il y a des perspectives pour l’avenir. Les planteurs, qui sont de mieux en mieux formés, ne demandent qu’à voir lever les incertitudes et à avancer. Nous avons de bons outils et une progression de rentabilité visible. Il y a de l’espoir.

Propos recueillis par Pascale David


Bilan des surfaces cannières 2003

Un potentiel de 30.432 hectares

Le Comité de pilotage de la canne a présenté lundi dernier aux communes le résultat partenarial d’un long travail de lecture de cartographie, pour déterminer les zonages de culture de la canne. Le bilan 2003, en un tour complet des communes et des micro-régions, est un document unique.

Issu des efforts faits depuis de longs mois pour définir une cartographie de l’aménagement du territoire à partir du système d’information géographique (SIG), le bilan des surfaces cannières 2003 a été validé le 12 février dernier par le Comité consultatif de la canne (qui regroupe le Comité de pilotage de la canne de La Réunion et ses partenaires au niveau national). Il a été présenté le 12 juillet dernier aux communes. C’est un outil d’aménagement du territoire qui doit leur permettre de mieux cibler les actions d’aménagement et de protection des terres agricoles.
Ce bilan fait apparaître 26.452 hectares de surfaces plantées en canne : ce sont les surfaces déclarées par les planteurs - à l’intérieur des îlots canne, dans les zones constructibles (U, Na, NaU) ou hors îlots identifiés, sur des terrains très accidentés et peu accessibles ; elles constituent la banque de données parcellaire. Elles se répartissent en 4.118 hectares dans les communes de la CINOR, 3.910 hectares dans celles du TCO, 3.107 hectares dans les communes de la CCS, 6.490 hectares dans celles de la CIVIS, 7.800 hectares dans celles de la CIREST et 1.027 hectares à Saint-Philippe. Le tableau fait encore apparaître le potentiel des zones cannières (33.503 hectares) résultant de la somme des utilisations actuelles des zones cannières.
Le potentiel cannier total est obtenu par le recoupement des déclarations de surfaces en cannes à l’intérieur des îlots canne (25.363 hectares), des surfaces nettes en friches dans les îlots canne (3.980 hectares) et des déclarations de surfaces en canne hors îlots identifiés (1.089 hectares). Sans surprise, le TCO regroupe les surfaces en friche les plus importantes (1.800 hectares) - ce qui peut s’expliquer dans l’Ouest par le manque d’eau. Plus étonnants peut-être sont les 1.547 hectares de friches dans les îlots canne des communes de la CIREST. Entre le “potentiel des zones cannières” - plus de 33.500 hectares - et le “potentiel cannier total”, le bilan fait apparaître comme une éventualité sans conséquence grave pour l’agriculture, la disparition d’environ 3.000 hectares de cannes, au profit d’autres cultures.
Au final, ce travail fait apparaître que l’objectif des 30.000 hectares plantés en canne n’est pas une vue de l’esprit, qu’il est réalisable quoique difficile et qu’il ne pourra être atteint qu’au prix d’un aménagement concerté et réfléchi.

P. D.