Résultat catastrophique découlant de la stratégie de Tereos

Campagne sucrière à La Réunion : une crise structurelle causée par la gouvernance

26 août 2025, par Manuel Marchal

La campagne sucrière 2025 connaît un effondrement inédit : 175 000 t de cannes traitées contre 335 000 en 2024. Si le cyclone Garance et les aléas climatiques ont aggravé la situation, la crise est surtout structurelle. Depuis la fin des quotas sucriers et du prix garanti en 2017, la filière dépend de la stratégie de Tereos, qui contrôle les usines et impose aux planteurs un mode de rémunération défavorable, à l’origine de la diminution des surfaces plantées en canne à sucre. La CGPER réclame une réforme de la gouvernance, voire une coopérativisation, pour sauver la filière et ses 20 000 emplois.

Depuis l’ouverture de la campagne sucrière, il y a un peu plus d’un mois, l’usine de Bois-Rouge a réceptionné 92 000 tonnes de cannes issues des champs de l’Est et du Nord de l’île. Ce volume est deux fois inférieur à celui enregistré à la même époque en 2024, déjà jugé décevant par la profession. À l’échelle de La Réunion, le constat est tout aussi préoccupant : 175 000 tonnes ont été traitées à ce jour contre 335 000 tonnes un an plus tôt.

La chute de rendement est telle que l’on évoque un nouvel « effondrement historique ». Le passage du cyclone Garance a endommagé les plantations et les conditions climatiques — pluies abondantes suivies d’une longue couverture nuageuse — ont freiné la photosynthèse. Le CTICS (Comité technique interprofessionnel de la canne et du sucre, co-présidé par l’industriel Tereos) attribue donc cette baisse avant tout aux aléas météorologiques.

Des causes plus profondes que la météo

Pourtant, syndicats et planteurs pointent une réalité plus préoccupante : la fragilité de leurs revenus. Depuis la suppression en 2017 des quotas sucriers et du prix garanti du sucre décidée par l’Union européenne, la filière réunionnaise repose exclusivement sur la stratégie de Tereos, qui détient les deux usines de l’île et contrôle toute la transformation de la canne.

Cette dépendance pèse lourd. En 2024, la richesse saccharine progressait légèrement, mais la forte proportion de fibres a réduit la rémunération des planteurs. Le système privilégie le sucre au détriment de la fibre, alors même que cette dernière alimente les centrales bagasse-charbon et produit de l’électricité, source de profits pour les industriels. Résultat : une partie de la valeur créée par la canne échappe totalement à ceux qui la cultivent.

Une filière fragilisée par les retards et les pannes

Les problèmes ne s’arrêtent pas là. En 2023, le démarrage tardif de la campagne, lié à un désaccord entre Tereos et Albioma (responsable de la fourniture d’énergie aux usines sucrères), a coûté plusieurs semaines de récolte. Des dizaines de milliers de tonnes de cannes n’ont pas pu être réceptionnées à temps, perdant en richesse au champ. Les planteurs ont également subi à plusieurs reprises des pannes industrielles qui ont interrompu la réception des cannes, occasionnant des pertes irréversibles sans aucune indemnité payée par l’industriel responsable du bon fonctionnement des usines.
Ces dysfonctionnements répétés nourrissent un sentiment d’abandon. Pour beaucoup d’exploitants, la rentabilité n’est plus assurée. La CGPER tire la sonnette d’alarme : nombre d’agriculteurs envisagent une reconversion ou un abandon pur et simple de la canne, faute de perspectives économiques.

Une production en recul constant

Les chiffres confirment ce malaise. En 2023, la production s’élevait à 1,4 million de tonnes, contre près de 1,8 million avant 2017. L’objectif affiché de 1,9 million de tonnes dans les plans de relance semble aujourd’hui hors de portée. La tendance est claire : la filière s’érode, année après année. Depuis 2017, la surface plantée en cannes a baissé de 10 %. Sans l’apport du conjoint qui travaille en dehors de l’exploitation, une majorité d’agriculteurs serait sous le seuil de pauvreté aloes qu’ils cultivent un or vert. La canne à sucre est une plante pouvant être transformée en centaines de produits pouvant remplacer le plastique ou le papier

Le cœur du problème : la gouvernance

Au-delà des facteurs climatiques et techniques, c’est bien la gouvernance de la filière canne-sucre-énergie qui est au centre des critiques. Depuis les Accords de 1969 signés par Jean-Paul Virapoullé et les industriels de l’époque, les planteurs n’ont plus de pouvoir de décision. Leur revenu dépend de choix opérés loin de leurs exploitations, dans une logique orientée vers les performances industrielles et la rémunération des actionnaires des usines.
La rémunération calculée principalement sur la teneur en sucre illustre cette asymétrie. Les producteurs fournissent une matière première doublement utile — sucre et énergie — mais seule une partie est valorisée dans leurs revenus. « On ne peut pas continuer avec un modèle où ceux qui portent toute la production ne sont pas associés aux décisions stratégiques », martèle la CGPER.

Quelles pistes pour l’avenir ?

Face à cette impasse, plusieurs propositions circulent. La première consiste à réformer le mode de paiement en intégrant la valeur énergétique des fibres dans le calcul du revenu des planteurs. Cela permettrait de mieux répartir la richesse créée et de renforcer la stabilité économique des exploitations.
Une autre option, plus ambitieuse, vise à réduire la dépendance à Tereos. Des syndicats et responsables politiques défendent l’idée d’une coopérativisation des usines, sur le modèle de la filière betteravière en France, Tereos est d’ailleurs une coopérative de planteurs de betteraves, comme ses principaux concurrents européens, NordZucker et SüdZucker notamment. Là-bas, les producteurs sont actionnaires des outils industriels et participent directement à la définition de la stratégie. Une telle évolution placerait les planteurs réunionnais au cœur du système, tout en garantissant que les profits reviennent en priorité aux producteurs de la richesse.

Une filière à la croisée des chemins

La canne reste une culture stratégique pour La Réunion : elle occupe une place centrale dans le paysage agricole, fournit de l’électricité via la bagasse et génère encore près de 20 000 emplois directs et indirects. Mais son avenir dépendra des choix collectifs faits dans les prochaines années.
La météo a fragilisé la récolte 2025, mais c’est la structure même de la filière qui menace sa pérennité. En repensant la gouvernance et en sécurisant le revenu des producteurs, la canne pourrait redevenir un pilier de l’économie réunionnaise. Sans cela, la crise actuelle pourrait bien s’installer durablement.

M.M.

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