Canne à sucre : derrière le manque de bras, le problème du revenu des planteurs à cause de la stratégie de Tereos
14 août, parRecrutement de travailleurs des pays voisins pour couper la canne pendant plusieurs mois
Recrutement de travailleurs des pays voisins pour couper la canne pendant plusieurs mois
14 août, par

À La Réunion, le manque de bras dans les champs ne peut être séparé du modèle économique de la filière canne. En dix ans, la production est passée d’environ 1,7 million à près d’un million de tonnes. Le revenu des planteurs stagne alors que leurs coûts explosent. Les aides publiques compensent en partie cette situation sans contraindre Tereos, seul client industriel, à mieux rémunérer la canne. Faute de revenus suffisants, les planteurs peinent à proposer des salaires attractifs. Derrière le manque de main-d’œuvre se joue donc le partage de la richesse de la canne à sucre.
À La Réunion, le débat sur le manque de main-d’œuvre dans les champs ne peut pas être réduit à une supposée désaffection des jeunes pour le travail agricole. Au cœur du problème se trouve une réalité économique beaucoup plus profonde : la stratégie de la filière canne à sucre décidée par l’industriel et la faiblesse du revenu laissé aux planteurs par l’industrie de transformation.
Tereos occupe une position centrale dans ce système. Le groupe est propriétaire des deux usines sucrières de La Réunion et constitue le seul débouché industriel des planteurs réunionnais. Cette situation donne à l’industriel un poids considérable dans la fixation des conditions économiques de la filière.
Le résultat est spectaculaire. En moins de dix ans, la production réunionnaise de canne est passée d’environ 1,7 million de tonnes à près d’un million. Ces chiffres traduisent des exploitations qui disparaissent, des terres agricoles abandonnées et des surfaces cultivées qui diminuent. La baisse de la production alimente elle-même une nouvelle baisse d’activité, dans une spirale de déclin qui fragilise toute la filière.
La première cause est le revenu des planteurs. Le prix de base payé par l’industriel pour acheter sa matière première est pratiquement inchangé depuis près de vingt ans, alors que les coûts de production ont fortement augmenté. Carburants, engrais, matériel, entretien des exploitations, salaires : tout augmente. Le revenu agricole, lui, ne suit pas.
Les aides publiques viennent compenser une partie de cette stagnation. Pourquoi l’argent public doit-il prendre en charge ce que l’industriel ne veut pas payer ? Les subventions permettent de maintenir artificiellement l’équilibre de la filière sans contraindre Tereos à augmenter significativement sa contribution au revenu des planteurs.
Le contraste est d’autant plus saisissant que Tereos est un géant mondial du sucre. Son chiffre d’affaires dépassait 5 milliards d’euros en 2025. Deuxième producteur mondial de sucre, le groupe constitue l’un des instruments de la puissance économique française à l’échelle internationale. L’État accompagne cette stratégie et soutient l’organisation actuelle de la filière réunionnaise.
Mais cette politique a une conséquence très concrète dans les champs. Comment un planteur dont le revenu stagne depuis vingt ans peut-il proposer à un salarié agricole une rémunération suffisamment attractive ? À La Réunion, le coût de la vie est particulièrement élevé, notamment du fait de la dépendance aux importations et de la surrémunération qui contribue à tirer les prix vers le haut. Pour attirer et fidéliser des travailleurs, les exploitants devraient pouvoir proposer des salaires correspondant à cette réalité. Or leurs marges sont limitées par le niveau du prix payé pour leur
La Réunion connaît un chômage de masse tandis que les agriculteurs affirment manquer de bras. Certains jeunes refusent les travaux agricoles, jugés trop pénibles ou insuffisamment rémunérateurs, et peuvent préférer rester chez leurs parents en vivant d’aides sociales. Certains refusent également de commencer leur vie active par un emploi où il faut respecter une hiérarchie, alors qu’une première expérience professionnelle pourrait leur permettre d’acquérir des compétences et d’ouvrir d’autres perspectives.
Mais faire porter toute la responsabilité sur les jeunes serait une erreur. Si l’agriculture réunionnaise veut attirer sa jeunesse, elle doit pouvoir lui proposer de véritables emplois décents. Cela suppose de traiter la question à sa racine : le partage de la valeur dans la filière canne.
Le recours à des travailleurs venus des autres îles de l’océan Indien peut répondre aux besoins immédiats des exploitations. Il ne règle cependant pas le problème structurel. Tant que le revenu des planteurs restera insuffisant, tant que les terres continueront d’être abandonnées et tant que le prix payé par l’industrie restera déconnecté de l’évolution des coûts, la filière continuera de perdre des producteurs et des travailleurs.
La question n’est donc pas seulement de savoir pourquoi les jeunes Réunionnais ne veulent pas couper la canne. Elle est surtout de savoir pourquoi un secteur stratégique de l’économie réunionnaise ne permet plus à ceux qui produisent la canne de vivre correctement de leur travail.
Derrière le manque de bras se trouve ainsi une question essentielle : qui doit financer l’avenir de la filière ? Les planteurs et les contribuables réunionnais, par leur travail et les aides publiques, ou le groupe industriel qui transforme et commercialise le sucre et tous les produits dérivés de la canne ? Sans rééquilibrage du partage de la valeur, la spirale du déclin risque de se poursuivre, avec à terme une nouvelle diminution des surfaces cultivées, de la production et des emplois.
M.M.
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