Canne à sucre

Canne-fibre : la Région Réunion et la Chambre d’agriculture pensent-elles que les planteurs croient au Père Noël ?

La canne-fibre n’est pas viable sans une hausse importante de l’aide publique alors que l’Europe a décidé de baisser les aides pour La Réunion

Manuel Marchal / 22 octobre 2020

En s’en prenant au POSEI, l’Union européenne a décidé de baisser les aides versées au monde agricole à La Réunion. L’État demande à ce même monde agricole de faire des propositions pour un autre modèle qui soit durable tout en étant adapté à l’ouverture des marchés à la concurrence internationale. En réponse, la Région Réunion et la Chambre d’agriculture vantent une certaine utilisation de la canne-fibre, possible « solution miracle ». Or, l’émergence d’une telle filière n’apportera pas de revenus supplémentaires aux planteurs qui dépendront encore plus des aides publiques, tandis que le montant des subventions demandées à l’Europe et à la France devra augmenter d’une somme comprise entre 9 et 56 millions d’euros par an pour que la canne-fibre soit « rentable ». Autrement dit, ce projet canne-fibre est totalement irréaliste. La Région et la Chambre d’agriculture pensent-elles que les planteurs croient au Père Noël ?

JPEG - 60.3 ko
Les aides publiques demandées pour les différents scenarios canne-fibre à La Réunion.

Le Parlement européen a voté le budget de la Politique agricole commune mardi. Une motion demandant le rejet du texte afin que la Commission européenne présente une autre version a été votée par 166 députés. L’élu réunionnais Younous Omarjee figurait dans ce groupe. En effet, le budget de la prochaine PAC prévoit une baisse du POSEI, une aide européenne versée aux agriculteurs de l’Union européenne qui travaillent dans des territoires éloignés de plusieurs milliers de kilomètres du continent européen. Bien que cette aide ne concerne que 30 % des agriculteurs réunionnais, sa baisse est significative, elle montre que les Européens sont contre la hausse des aides de l’Europe vers les agriculteurs de La Réunion.
Depuis l’année dernière, l’État a mis au pied du mur le monde agricole afin d’aller vers un modèle durable dans un contexte de marché ouvert à la concurrence. Dans la perspective de ce plan, l’État a décidé de convoquer régulièrement un Comité de transformation agricole de La Réunion concernant notamment l’avenir de la filière canne.
Le 28 janvier se tenait à la préfecture le premier Comité de transformation agricole de La Réunion. Dans un communiqué présentant cet événement, la préfecture indiquait ceci : « Le président de la République a demandé qu’un comité de transformation agricole soit installé pour mener une réflexion de fonds sur les filières agricoles et en particulier le projet de filière canne-sucre-rhum-énergie. Ce comité de transformation agricole sera chargé de faire des propositions aux ministres des Outre-Mer et de l’Agriculture pour l’avenir de la filière canne ».
Rappelons que la Région et la Chambre d’agriculture poussent à l’adoption d’un modèle canne-fibre se substituant partiellement ou totalement à la canne à sucre.

Pas de canne-fibre avant au moins 15 ans

Manifestement, la Région et la Chambre d’agriculture veulent faire croire au Père Noël. En effet, tout comme les roches devant alimenter le chantier de la route en mer, les cannes-fibres n’existent pas encore à La Réunion. Et ce n’est pas encore pour demain. Bernard Siegmund, directeur de eRcane, a donné son point de vue à ce sujet dans « le Quotidien » du 14 novembre dernier :

« Il faut bien savoir de quoi l’on parle. Les variétés R585 et R586, on peut les qualifier de canne-mixte, avec 17 à 18 % de fibre et toujours 15 à 16 % de fibre. Mais ce qu’on appelle la canne-fibre, avec 24 à 25 % de fibre, comme celle développée par le centre de la Barbade, contient beaucoup moins de saccharose (…) Si on veut des variétés avec encore plus de fibre, qu’on nous le dise. Sans oublier que les hybridations effectuées cette année ne donneront des variétés qu’en 2035 ! »

Autrement dit : toute la communication autour de cette possible « solution miracle » pour sauver la canne repose sur l’éventualité que dans 15 ans, il sera possible de cultiver une variété de canne-fibre adaptée à La Réunion. Mais de quoi vivront les planteurs pendant ces 15 années ? La Région et la Chambre d’agriculture ne disent rien.

De 9 à 56 millions d’euros d’aides publiques supplémentaires

Mais le plus grave est à venir. Le 7 octobre dernier lors du dernier Comité de transformation agricole, la SPL Horizon, une institution satellite de la Région Réunion, a présenté le résultat d’une étude intitulée « Etude macro-économique sur le développement d’une filière de valorisation de la canne-fibre à La Réunion ». Cette étude présente plusieurs variantes allant de « l’optimisation de la part énergétique dans la filière canne-sucre à la « filière tout énergie alimentant les centrales actuelles » en passant par « l’émergence d’une filière canne 100 % énergie en complément de la filière sucrière.
Tous ces scénarios élaborés par l’antenne de la Région Réunion ont plusieurs points communs :

- le revenu planteur stagne au niveau actuel, 1349 euros/hectare à l’exception d’une variante qui promet 1726 euros/hectare à supposer que le rendement moyen d’une plantation à La Réunion soit de 107 tonnes à l’hectare, un bond de 34 % !
- la part des subventions dans le revenu du planteur augmente, donc la part tirée du travail réel de la plantation à la vente de la canne à l’industriel diminue et donc l’industriel paie encore la canne moins cher.
- les subventions demandées aux pouvoirs publics sont en augmentation : de 9 à 56 millions d’euros supplémentaires par an.

Incompétence ou manipulation ?

Alors que l’Union européenne s’est prononcée très clairement pour une baisse des aides européennes à destination de La Réunion, la Région Réunion soutenue par la Chambre d’agriculture est manifestement en total décalage avec la réalité. Comment l’expliquer ?

- est-ce une incompétence de l’institution satellite de la Région Réunion en charge d’une étude sur la canne à sucre et qui ignorerait tout des débats autour de la Politique agricole commune ?
- est-ce la volonté de gagner du temps en mettant en avant une proposition totalement irréaliste mais qui a le mérite de créer une diversion ?

En tout état de cause, faire reposer l’avenir de la filière canne-sucre sur une augmentation des aides publiques au moment où l’Europe décide de les baisser, voilà une stratégie pour le moins étonnante. Combien d’argent public encore dépensé pour cela ?

M.M.



Un message, un commentaire ?

Signaler un abus



Messages






  • Pour en finir avec tout cela, tourner la dernière page de cette histoire, pourquoi ne pas se lancer progressivement dans d’autres filières plus rentables, plus saines si en plus elles sont bio ? D’autres produits agricoles sont en effet plus interessants, comme la vanille Bourbon à 1000 euros le kg ! Des produits tropicaux, en profitant de l’inversion des saisons. Sans parler des créations d’emplois qui font tant défaut ici, rappel : 35% de tau de chômage, voire 65 chez les "18-25 ans" ! Sur France Inter ce matin , 98,8 Mhz ou " www.franceinter.fr" dans le "5-7", la rubrique "Esprit d’initiative" avec comme sujet, de 3 minutes à re écouter quand on veut, "Une jeune martiniquaise que tout disposait à entrer dans la haute administration, développe une filière bio sur son île", son site : " https://www.ta-nou.bio " pour dire "c’est à nous en créole", je trouve que c’est bien, un bon exemple à copier, et pourquoi pas à la Réunion ? Les gens sont je pense tout aussi compétents, manque plus que la motivation, l’ambition, tout simplement. Qu’en pensez-vous ? Le site est très bien fait et suis sur que sa créatrice appréciera un compliment. Il faut aider les jeunes à se lancer, progresser, tourner la page, changer de paradigme. Penser à l’avenir et plus au passé. Le sucre, c’est aussi le diabète et les engrais chimiques, Réunion, rappel= 2° employeur national du glyphosate, un poison tout simplement. ArthuR ;

    Article
    Un message, un commentaire ?