Canne à sucre

Élie Hoarau : « La canne est une plante d’avenir »

Entretien avec le secrétaire général du PCR

Témoignages.re / 20 juillet 2004

Dans l’entretien ci-dessous, le secrétaire général du Parti communiste réunionnais estime que La Réunion doit garder sa culture de la canne. Pour faire face à la réforme proposée par Bruxelles, elle doit obtenir un maximum de compensations. Selon Élie Hoarau, une amélioration des productions actuelles (rhum, sucre, bagasse..), accompagnée d’une exploitation de toutes les potentialités de la canne (fabrication de produits chimiques ou pharmaceutiques, de plastique, d’éthanol pour l’énergie...), offrent de réelles perspectives d’avenir.

Élie Hoarau, votre parti a décidé de sonner l’alarme à propos de la réforme de l’OCM-Sucre et de ses conséquences pour La Réunion ?

Élie Hoarau : Nous arrivons en effet à un véritable tournant. Face à son élargissement, à la mondialisation et aux évolutions du marché du sucre à l’échelle du globe, l’Europe veut réformer son organisation du marché du sucre. La Commission de Bruxelles vient de faire connaître ses propositions. On peut en avoir trois approches.
La première, optimiste, en notant que le traitement spécial proposé pour les RUP peut contribuer à sauver, dans le cas de La Réunion, la filière.
La seconde, plus réservée, consiste à souligner que de nombreuses incertitudes sur le niveau des compensations, leur financement, leur durée, le mode de partage entre producteurs et industriels.
Enfin, on peut aussi être très pessimiste en constatant que, même avec les propositions Fischler, le prix du sucre européen restera deux fois supérieurs au cours mondial. La réforme proposée n’est-elle pas une étape vers une libéralisation totale qui laisserait le marché déterminer le prix du sucre et les quantités à produire ?

"Sortir de l’incertitude permanente"

Il nous semble que nous devons sortir de l’incertitude permanente dans laquelle se retrouve la profession réunionnaise. Elle se demande toujours comment demain sera fait. Elle attend régulièrement de connaître ce que décidera Bruxelles pour savoir, règlement après règlement, année après année, où elle va.
Nous l’avons dit au cours de notre conférence de presse, nous pensons que nous pouvons nous servir de la réforme, plus exactement du climat que son annonce crée pour ouvrir de nouvelles perspectives, en nous servant de toutes les potentialités qu’offre la canne, de sa multifonctionnalité.

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« La Réunion continue à cultiver massivement de la canne pour des raisons historiques, culturelles, sociales, d’aménagement du territoire et d’environnement... », selon Élie Hoarau. (photo Imaz Press Réunion)

Que proposez-vous donc ?

- En premier lieu, nous pensons qu’il y a une bataille immédiate à gagner : celle de compensations maximum équitablement réparties et qui garantissent une stabilité des revenus pour l’ensemble des professionnels.

Et à plus long terme ?

- Nous posons comme premier principe le fait que La Réunion continue à cultiver massivement de la canne. Cela pour des raisons historiques, culturelles, sociales, d’aménagement du territoire et d’environnement. Une disparition de la culture de la canne serait une catastrophe sociale.
Ensuite, nous ne voyons pas quelle autre spéculation pourrait la remplacer et occuper tout ou partie des 26.000 hectares qui seraient libérés en cas de disparition. La canne reste notre meilleur “aménageur” de l’île et elle contribue largement à la lutte contre l’érosion qui est un de nos soucis majeurs.

"Augmenter les revenus des planteurs"

Une réflexion personnelle : je pense que le développement de la culture de canne, en mettant en valeur sa multifonctionnalité, pourrait nous conduire à augmenter les surfaces cultivées. Mais, toujours est-il qu’il nous faudrait trouver un compromis entre les besoins en foncier pour le logement et autres équipements, et les besoins en terres agricoles. La réflexion, à ce sujet, commence à mûrir. J’en veux pour preuve les pistes proposées récemment par le CESR, dans le document qu’il vient de faire paraître à propos de l’avenir de l’agriculture à La Réunion.
Ceci étant, le maintien de la culture de la canne devrait permettre de remplir l’objectif minima des 200.000 tonnes annuels de sucre. Nous savons qu’en deçà de ce seuil, c’est la pérennité des deux usines sucrières qui nous restent qui est en jeu.
Je pense que nous pouvons encore améliorer le rendement de notre canne par le développement de l’irrigation - et dans ce cadre se pose tout le problème de fournir l’Ouest en eau - mais aussi par l’amélioration des variétés et des méthodes culturales.
Nous préconisons, comme deuxième principe, de tout faire pour augmenter les revenus des planteurs de canne.

Comment cela ?

- En premier lieu, une diversification des productions doit être recherchée.
À côté de la culture de la canne - ou en alternance, selon les cas -, il est possible de développer d’autres spéculations agricoles ou, plus encore, animales. L’élevage d’animaux en étable et non laissés dans de grands espaces et consommant “la paille de canne”, l’implantation de petites unités aquacoles à partir d’une bonne maîtrise des ressources en eaux sont des pistes de recherche intéressantes.

La Réunion, pôle de recherche ?

Que ce soit dans le domaine des recherches variétales, dans celui de l’amélioration du fonctionnement des usines ou encore dans l’utilisation des sous-produits, La Réunion a été et reste un important centre de recherche. La variété de canne la plus répandue dans le monde, la R570, est issue de la recherche réunionnaise. Les écrits d’un Émile Hugot sur les usines sucrières sont une référence mondiale. C’est à partir de La Réunion qu’a été conçu et élaboré le concept de production énergétique bagasse-charbon.
Nous pouvons donc jouer le rôle d’un laboratoire de recherche grandeur nature, des planteurs pourraient être sollicités et rémunérés pour la mise à disposition de leur champ et de leurs cultures.
Certains pays gros producteurs de sucre ont des rendements au champ qui sont loin d’être les nôtres. Si on commence, ici et là, dans le monde à s’inquiéter sur les éventuelles conséquences des changements climatiques sur la culture de la canne, aucune recherche à notre connaissance n’a encore été menée.
Avec la réforme, Bruxelles propose aux pays ACP des programmes pour leur permettre "d’améliorer la quantité et la productivité des secteurs sucriers", afin de s’adapter aux nouvelles conditions de l’OCM-Sucre. Dans tous ces domaines, l’expertise réunionnaise pourrait être fort utile.

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Si Paul Vergès milite pour la fabrication de produits agricoles biologiques à La Réunion, pourquoi ne pas produire du sucre biologique, propose Élie Hoarau. (photo Imaz Press Réunion)

Lors de votre conférence de presse, vous préconisez de sortir la canne de son “face-à-face” avec le sucre ?

- Ce n’est pas exactement cela que nous proposions.
De fait, le troisième volet de nos propositions repose sur ce que j’évoquais un peu plus haut : le développement de toutes les potentialités de la canne et de ses produits.

Un rhum agricole, du sucre bio ?

En premier lieu, on peut améliorer l’existant. Depuis quelques années déjà, les industriels travaillent pour offrir des rhums de meilleure qualité, des punchs plus variés. On a considérablement amélioré le marketing et le “look” des bouteilles. D’autres pistes sont possibles : obtenir un véritable label pour notre rhum, produire du rhum agricole.
La fabrication de sucres spéciaux est une possibilité. Celle d’un sucre biologique n’est pas à écarter. Je sais que Paul Vergès milite pour faire de La Réunion une productrice de produits agricoles biologiques. Pourquoi pas le sucre ?
À ce titre, le projet d’installation d’une raffinerie de grande capacité à La Réunion mériterait d’être réétudié en dehors de tout esprit polémique.
Il y a des possibilités de développement d’une sucro-chimie, de fabrication de produits pharmaceutiques ou chimiques, de plastique, etc., etc...
Au-delà du sucre, la canne peut être source d’énergie avec l’utilisation de la bagasse ou la production d’éthanol.
Le concept d’usine bagasse-charbon ou bagasse-fuel mérite d’être consolidé. Il ne faudrait pas que la production d’énergie ne se fasse plus qu’à partir du seul charbon. Ceci étant, rappelons que la bagasse brûlée donne des cendres qui sont de bons fertilisants biologiques et émet des gaz à effet de serre en quantité largement moins importante que les combustibles fossiles.
Les perspectives ouvertes par la production d’éthanol sont plus intéressantes.
En 2010, les voitures circulant dans l’Union européenne devront utiliser 20% d’éthanol comme carburant. Ceci pour lutter contre les effets de serre. La Réunion peut se placer sur ce créneau. Tout cela suppose qu’on recherche une variété de canne mieux pourvue en fibre.

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Élie Hoarau préconise le développement de toutes les potentialités de la canne et de ses produits par l’obtention d’un véritable label pour notre rhum, la production de rhum agricole... Ici du rhum en fût.

Mais, est-on assuré que, économiquement, la production d’éthanol et des autres produits que vous citez sera rentable à La Réunion ?

- Le problème mérite d’être posé.

Maurice déjà positionné

Je dois signaler, à ce propos, que Maurice s’est déjà positionné. La société Alcodis a noué un partenariat avec un des leaders mondiaux dans le domaine, Alco Group, pour construire une usine de production d’éthanol. La Mauritius Sugar Industry Research Institute (MSIRI) travaille depuis quelques année avec la firme américaine Metabolix pour la production de plastiques biodégradables. Elle est à la recherche de partenariats pour la production de produits pharmaceutiques.
En France, le groupe Union UDSA a décidé de produire massivement de l’éthanol à partir du blé et de la betterave et a commencé la construction d’une usine à Origny.
Lors du récent sommet UE/MERCOSUR qui s’est tenue en mai au Mexique, l’Europe a décidé d’acheter une grande quantité d’éthanol produite par le Brésil.
Sans nous inspirer totalement de ce que fait notre voisine mauricienne, nous devons cependant nous demander quelles voies nous pouvons prendre et s’il est encore temps de le faire. Ce qui nous menace, c’est le retard que nous prenons et que nous accumulons.

Quels financements envisagez-vous ?

- Il est possible de faire appel à des financements, notamment européens et qui n’émargeraient pas au budget agricole. Nous pouvons, notamment, faire appel à des crédits destinés à la recherche. Enfin, en termes de production d’éthanol, Bruxelles est favorable à des dérogations fiscales.

Ces avancées, ces développements doivent profiter à tous les acteurs de la filière, producteurs et usiniers ?

- Effectivement, et c’est là un problème de fond : comment faire en sorte que les planteurs ne soient pas exclus des profits qu’apporterait l’exploitation de tout le potentiel de la canne ?

Revoir l’accord de 69

À ce propos, il devient urgent de remettre en cause l’accord de 69.
Avant cet accord, le planteur était propriétaire de sa canne et de tous ses produits. L’usinier n’était alors qu’un façonnier rémunéré en tant que tel : il touchait une part - exactement un tiers - sur les recettes provenant de la vente de tous les produits de la canne (sucre, rhum, mélasse...).
Avec la création du Marché commun et l’intégration des DOM, la question du statut juridique du planteur de canne s’est posée. Le seul syndicat de planteurs de l’époque, la Fédécanne, a accepté un alignement du statut du planteur de canne sur celui du producteur de betterave.
Depuis, le planteur est censé vendre sa canne à l’usinier. Le planteur n’est plus le propriétaire de tous les produits issus de sa canne. Il est rémunéré sur la base du sucre produit. Et dans des conditions fixées par convention.
Toute la recherche menée depuis, qui a contribué à améliorer les rapports de la canne et de ses produits, a très peu profité aux planteurs. Ce fameux accord de 69 a été signé par un certain Jean-Paul Virapoullé qui, à l’époque, était un dirigeant syndical planteur.
Il est à noter, cependant que, depuis la Convention tripartite de 1995, les planteurs bénéficient d’une part de la recette produite par la vente de la bagasse pour la production d’énergie.

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En matière de production énergétique bagasse-charbon, les champs de cannes réunionnais peuvent jouer le rôle de laboratoires de recherche grandeur nature...

Quand ces perspectives peuvent-elles être mises en œuvre ?

- Nous avons quelques repères : dans ses propositions, Franz Fischler étale sur quatre campagnes la durée de sa campagne ; mais le prochain règlement sucrier devrait, lui, s’étendre sur cinq campagnes et s’achever en 2010/2011 ; nous savons aussi que la durée de vie d’une souche servant à la replantation est de 7 ans en moyenne, le planteur qui renouvellera ses souches pour la campagne 2004/2005 sait qu’il en aura encore pour aller jusqu’à la campagne 2011/2012 ; la mise en œuvre de la directive européenne concernant l’utilisation de l’éthanol pour la consommation automobile se fera à partir de 2010.
L’idéal serait, vers l’horizon 2025, lorsque La Réunion atteindra le million d’habitants, de voir notre nouvelle économie de la canne prendre définitivement son essor. Mais, pour cette échéance, c’est maintenant qu’il faut la préparer, c’est maintenant qu’il faut se mobiliser.