Alliance entre Paris et Tereos pour exploiter au maximum les planteurs en recourant à l’argent public pour acheter la paix sociale ?

Filière canne : le rapport du Sénat défend les aides publiques mais épargne la stratégie des industriels responsable de la crise

10 juillet, par Manuel Marchal

Le rapport du Sénat sur les filières sucrières préconise d’augmenter les aides publiques à la canne, sans remettre en cause la stratégie de Tereos Océan Indien, seul industriel de La Réunion. Alors que les planteurs demandent à entrer au capital pour participer aux décisions, le rapport épargne l’industriel et fait reposer l’effort sur l’État et les abonnés d’EDF. Une orientation qui alimente le débat sur le partage de la valeur et la gouvernance de la filière. L’orientation de ce rapport pose question. Ne confirme-t-il pas une alliance entre Paris et Tereos pour qu’un monopole industriel français puisse exploiter au maximum les planteurs en recourant à l’argent public pour acheter la paix sociale ?

Publié le 24 juin 2026, le rapport d’information de la commission des finances du Sénat sur le soutien public aux filières sucrières intervient à un moment décisif alors que se pose la question de l’entrée des planteurs réunionnais dans le capital de Tereos océan Indien. Près de dix ans après la fin des quotas sucriers européens, alors que s’ouvrent à Bruxelles les négociations sur la future Politique agricole commune et le devenir des aides spécifiques aux régions ultrapériphériques, il dresse un état des lieux contrasté des filières betterave et canne. L’orientation de ce rapport pose question vu de notre pays. Ne confirme-t-il pas une alliance entre Paris et Tereos pour exploiter au maximum les planteurs de canne réunionnais en recourant à l’argent public pour acheter la paix sociale ?

Les difficultés de la filière canne viendraient de la canne à sucre….

Les sénateurs soulignent que la filière betteravière française traverse des difficultés essentiellement conjoncturelles. À l’inverse, ils estiment que les difficultés de la canne à sucre dans les anciennes colonies françaises devenues départements en 1946 — La Réunion, la Guadeloupe et la Martinique — sont de nature structurelle à cause de la nature de la culture. Relief, éloignement des marchés, impossibilité d’allonger les campagnes de récolte, hausse des coûts de production et contraintes environnementales expliqueraient, selon eux, la dépendance de cette filière aux aides publiques.

Recommandations qui ne coûtent rien aux industriels

Le rapport chiffre ces soutiens à plus de 109 millions d’euros par an, auxquels s’ajoutent près de 32 millions d’euros de prime bagasse et environ 130 millions d’euros d’avantages fiscaux accordés à la filière rhum. Les rapporteurs recommandent d’ailleurs d’augmenter ces soutiens, notamment en revalorisant la prime bagasse financée par les abonnés d’EDF et en obtenant de Bruxelles un relèvement des aides européennes après 2028.
Cette analyse laisse toutefois de côté une question centrale : celle de la responsabilité de l’industriel dans l’évolution de la filière depuis la disparition des quotas en 2017. À La Réunion, l’ensemble de la transformation de la canne est contrôlé par Tereos Océan Indien, filiale du groupe Tereos, deuxième producteur mondial de sucre. Dans un marché désormais ouvert à la concurrence mondiale, c’est la stratégie de cet acteur en situation de monopole qui détermine l’avenir de la filière dans notre pays.

Stratégie industrielle à La Réunion soutenue par Paris : refus de toute hausse du prix payé par l’industriel pour acheter sa matière première aux planteurs

Or, en près de dix ans, la production réunionnaise est passée d’environ 1,7 million de tonnes de cannes à près d’un million. Cette chute s’explique aussi par la stagnation du revenu des planteurs, dont beaucoup vivent désormais sous le seuil de pauvreté. Les abandons de terres se multiplient et les surfaces cultivées diminuent, alimentant une spirale de déclin.
Le rapport sénatorial n’interroge pas davantage le partage des richesses créées. Le prix de base payé par l’industriel aux planteurs est quasiment inchangé depuis près de vingt ans, malgré la hausse des coûts de production. Les aides publiques compensent cette stagnation, sans que l’industriel soit conduit à augmenter sa contribution. Ce refus de toute hausse significative du prix payé par l’industriel est validé par l’État, soutien de Tereos (chiffre d’affaires de plus de 5 milliards d’euros en 2025), entreprise française 2e producteur mondial de sucre. Un tel soutien montre que Tereos est un instrument du rayonnement de la puissance française dans le monde. Les deux principales recommandations du Sénat — accroître les aides budgétaires et relever la prime bagasse — sollicitent exclusivement les finances publiques et les consommateurs d’électricité, sans effort supplémentaire demandé aux industriels.

Les planteurs réclament une entrée au capital de Tereos Océan Indien

Cette orientation intervient au moment où les planteurs réunionnais réclament une entrée au capital de Tereos Océan Indien afin de participer aux décisions stratégiques, à l’image des betteraviers français au sein de la coopérative Tereos. Leur revendication repose sur une idée simple : les producteurs de la matière première doivent pouvoir peser sur les choix qui déterminent leur avenir.
Au-delà des propositions financières, le rapport pose donc une question politique. En privilégiant systématiquement l’augmentation des aides publiques sans remettre en cause la gouvernance ni le partage de la valeur, ne consacre-t-il pas un modèle où l’argent public sert avant tout à acheter la paix sociale pour préserver les intérêts d’un monopole industriel français à La Réunion ? Pour les planteurs, l’enjeu n’est plus seulement le montant des aides, mais la place qui leur est reconnue dans une filière qu’ils font vivre chaque jour.
Conclusion : ce rapport ne confirme-t-il pas une alliance entre Paris et Tereos pour exploiter au maximum les planteurs de canne réunionnais en recourant à l’argent public pour acheter la paix sociale ?

M.M.

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