Absence de transparence et refus de partager les fruits de la production
Filière canne : les planteurs devront-ils porter plainte contre Tereos ?
7 juillet, par Manuel Marchal
La crise de la filière canne ne résulte pas seulement de la baisse de la production qui est une conséquence. Elle met en lumière un modèle économique et politique qui concentre le pouvoir de décision entre les mains d’un seul industriel, tandis que les producteurs de la matière première demeurent exclus de la gouvernance.
Capitalisme réunionnais dépourvu de sentiment national
Lorsque Tereos a racheté successivement les usines de Bois-Rouge et du Gol, profitant des difficultés du capitalisme réunionnais, aucune alternative locale n’a émergé. Pourtant, les industriels réunionnais du rhum, de l’énergie ou de l’agroalimentaire vivent eux aussi de la canne. Pourquoi n’ont-ils pas constitué, avec les planteurs, un tour de table financier pour conserver à La Réunion la maîtrise de cet outil stratégique ? Cette absence de réaction interroge. Elle traduit un capitalisme davantage préoccupé par la rentabilité de ses activités que par la construction d’une véritable souveraineté économique réunionnaise.
Cette situation est d’autant plus paradoxale que ces entreprises bénéficient largement des politiques publiques : aides nationales et européennes, défiscalisation, dispositifs de soutien à l’investissement. Mais lorsqu’il s’agit de reprendre un actif stratégique ou de partager le pouvoir économique avec les planteurs, aucune initiative n’a vu le jour.
Prix payé par l’industriel quasiment inchangé depuis plus de 20 ans
L’autre interrogation concerne la rentabilité réelle de Tereos Océan Indien. Les deux usines ont été conçues pour traiter près de deux millions de tonnes de cannes par an. La récolte est aujourd’hui tombée autour d’un million de tonnes. Dans une logique industrielle classique, une telle chute des volumes entraînerait une fermeture de site ou une restructuration majeure. Or les deux usines continuent de fonctionner. Cette réalité nourrit une question simple : si l’entreprise était réellement en difficulté, pourquoi maintient-elle l’ensemble de son appareil industriel ?
Soit les pertes sont compensées par des soutiens publics négociés en raison du caractère stratégique de la filière. Soit la rentabilité demeure suffisante malgré la baisse des volumes, grâce aux revenus tirés des produits de la canne à sucre. Dans les deux cas, une transparence totale sur les comptes apparaît indispensable.
Cette exigence est renforcée par un autre constat : depuis plus de vingt ans, la rémunération versée par l’industriel pour acheter sa matière première aux planteurs au titre de la transformation reste pratiquement inchangée, autour de 40 euros par tonne de cannes. Cette stabilité pose une question fondamentale : comment est répartie la richesse créée par la canne réunionnaise ?
Trouble à l’ordre public
Au-delà des comptes, c’est le fonctionnement démocratique de la filière qui est en cause. Les pouvoirs publics consacrent chaque année des moyens financiers considérables à son maintien. Pourtant, ceux qui produisent la matière première n’ont aucun droit de regard sur la stratégie industrielle ni sur les résultats économiques de l’entreprise qui bénéficie de ces soutiens.
Le temps du seul dialogue est dépassé. Pourquoi pas la possibilité d’une action judiciaire afin d’obtenir la transparence sur la gestion de la filière.
Le Procureur de la République pourrait trouver matière à enquêter sur une situation constituant un trouble à l’ordre public d’une part en raison du refus de la transparence de Tereos et d’autre part à cause du refus de partager les fruits de la production.
Une activité stratégique, soutenue par des financements publics et essentielle à l’économie réunionnaise, ne peut fonctionner durablement sans contrôle démocratique ni accès aux informations économiques essentielles. La justice pourrait alors être appelée à apprécier si l’opacité dénoncée est compatible avec les obligations qui s’imposent à une entreprise occupant une position dominante dans une filière d’intérêt général.
Derrière la question de Tereos se dessine en réalité un choix de société : la filière canne doit-elle continuer à être pilotée exclusivement par un acteur industriel privé, ou les planteurs, premiers créateurs de richesse, doivent-ils enfin participer aux décisions qui engagent leur avenir ?
M.M.
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