Filière canne : Quand demander une meilleure répartition des richesses est qualifié de combat d’arrière-garde

Importation de mélasse et production de sucre en Afrique : des combats d’avant-garde ?

26 juin 2008, par Manuel Marchal

Alors que l’interprofession doit jouer serré face aux incertitudes qui pèsent sur le prochain règlement sucrier européen, et donc sur la filière canne, les planteurs qui luttent pour une meilleure répartition des richesses de la canne sont accusés de mener des combats d’arrière garde. Doit-on donc comprendre que quand les usiniers importent de la mélasse à La Réunion et investissent dans l’industrie sucrière en Afrique, ils participent à des combats d’avant-garde ?

Lundi, une Intersyndicale de planteurs a manifesté pour dénoncer les conséquences de la hausse des charges sur leurs exploitations. Ces chefs d’entreprise demandent notamment de revoir les règles de partage des richesses tirées de la canne et des subventions.
Mercredi, lors d’une conférence de presse à l’occasion de la publication de la dernière “Lettre des industriels du sucre”, les usiniers ont qualifié cette revendication de « combats d’arrière-garde ». Et d’estimer que les règles actuelles permettent de sortir de « l’opposition stérile » entre planteurs et usiniers.
Il est une certitude que tous les acteurs de la filière reconnaissent, usiniers y compris : c’est l’incertitude pour le futur règlement sucrier duquel découlera le prix du sucre. Rien n’est garanti à 100%.
Face à cette incertitude, l’interprofession doit donc jouer groupée. Mais quand des planteurs réclament une révision de la répartition des richesses tirées de la matière première qu’ils produisent pour faire face à la hausse des prix des engrais, alors les usiniers estiment que ces chefs d’entreprise mènent des « combats d’arrière-garde ».
Comment les planteurs vont-ils apprécier ces propos des usiniers ? Comment un chef d’entreprise peut-il parler de la sorte à un autre chef d’entreprise qui est son partenaire ? Est-ce lui faire comprendre qu’il est condamné à vie à être prisonnier de son statut de livreur de matière première ?
Puisque changer la répartition des richesses tirées de la canne est un combat d’arrière-garde, c’est donc qu’il existe des combats d’avant-garde. Des événements récents permettent de donner une signification à ce concept d’“avant-garde” dans la filière.
Cette année, les industriels ont importé de la mélasse du Pakistan pour produire de l’alcool. Cette opération est possible car dans les produits de la canne, seul le sucre est sous le coup d’une clause de sauvegarde. Autrement dit, il est interdit d’importer du sucre à La Réunion, mais tout à fait possible de faire venir tous les autres produits tirés de la canne.
Cette importation était-elle un test ? Est-ce une opération d’avant-garde pour la filière ?
Depuis plusieurs années, les industriels ont anticipé sur l’évolution du marché sucrier européen. Dans ce cadre, ils ont investi en Tanzanie, un pays qui, à partir de l’an prochain, pourra exporter son sucre sans quota, ni droit de douane vers l’Union européenne. Si « La Réunion n’est pas le Tiers-monde », alors pourquoi aller investir dans le Tiers-monde ? D’autres investissements sont en projet, “l’Echo austral” cite notamment l’Ethiopie. Dans ses pays, il sera possible de produire davantage de sucre qu’à La Réunion. Est-ce là aussi un combat d’avant-garde ?

Manuel Marchal


Le planteur français : une diversification réussie

Voici plusieurs années, les usines sucrières ont connu une recomposition de leur capital. Cette opération a donné la possibilité à des planteurs de betteraves d’être les actionnaires majoritaires de l’usine de Bois-Rouge, et de détenir une partie importante du capital de celle du Gol. Ces planteurs de betteraves se sont regroupés dans une coopérative : Téréos.
A la différence du planteur réunionnais, le planteur de betteraves a la possibilité de se diversifier. Il est donc non seulement producteur de matière première mais également industriel, et aussi financier. Il bénéficie donc des revenus de la vente de la betterave, et aussi de la valorisation de tous les produits qui peuvent en être issus. Le planteur de betteraves tire également profit des opérations financières de sa coopérative via des prises de participation dans des usines situées à des milliers de kilomètres de chez lui. Téréos a investi ailleurs qu’en France, notamment au Brésil et à La Réunion.
Ce qui veut dire qu’un planteur de betteraves français tire des revenus de la valorisation de la canne à La Réunion sous forme de sucre brut, de sucres spéciaux et d’alcool. Autrement dit, le planteur français tire profit du travail du planteur réunionnais sans avoir de compte à lui rendre.
A La Réunion, le planteur est confiné dans le rôle de livreur de matière première depuis l’Accord de 1969. Et quand le planteur réunionnais veut en sortir, comme ont réussi à le faire les planteurs français de betteraves, alors il est accusé de mener des « combats d’arrière-garde ».

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