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par le Dr Raymond Vergès

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Jean-Yves Langenier : « L’avenir de la canne se joue maintenant »

Tribune libre du conseiller départemental PCR

samedi 27 novembre 2021, par Jean-Yves Langenier


Dans une tribune libre adressée hier à la presse, Jean-Yves Langenier, conseiller départemental PCR, déplore « la fin de non-recevoir opposée par le vice-président en charge de l’Agriculture du Département à [sa] proposition d’aller plus loin que l’adoption d’une motion » lors de la dernière assemblée plénière de la collectivité. « Il m’apparaît pourtant essentiel que le Conseil départemental doit se mobiliser activement aux côtés des acteurs de la filière, afin d’œuvrer ensemble – avec l’État, un interlocuteur incontournable, le Conseil régional, l’Association des Maires…- pour déterminer des solutions durables pour la filière canne-sucre-rhum-énergie dans un contexte qui n’est plus celui d’un marché protégé avec un débouché garanti pour un de ses principaux produits », souligne notamment Jean-Yves Langenier.


La filière canne-sucre-rhum-énergie se trouve à un tournant de son histoire à La Réunion.

La convention canne, résultat d’un accord entre les planteurs, l’industriel Tereos et les pouvoirs publics, arrive à échéance. C’est un document majeur pour le monde de la canne, car il fixe notamment le prix d’achat par l’industriel de la canne livrée par les planteurs et le montant des aides publiques versées par l’État.

Le sucre est le principal produit extrait de la canne. Jusqu’à 2017, La Réunion bénéficiait de quotas sucriers, c’est-à-dire de la garantie d’écouler jusqu’à un tonnage de 300.000 tonnes de sucre, notre production à un prix garanti. C’était pour l’usinier l’assurance de pouvoir écouler toute la production – qui n’a jamais dépassé 300.000 tonnes – sur la base de contrats d’approvisionnement négociés par l’industriel, et le sucre invendu qui était obligatoirement acheté par l’Union européenne à un prix garanti et suffisamment rémunérateur.

Suite à une plainte de pays exportateurs de sucre, le régime de quotas a été supprimé après sa mise en cause par l’Organisation mondiale du commerce. Désormais si les contrats d’approvisionnement ne couvrent pas la totalité de la production, le reste sera soumis aux aléas du cours mondial. Durant ces 20 dernières années, l’industrie sucrière a développé des sucres spéciaux qui représentent la moitié de la production. Ces sucres satisfont les besoins locaux mais la plus grande partie est exportée. Avec la fin du régime de quotas, les sucres spéciaux sont écoulés dans un marché européen de niche d’un volume de 200.000 tonnes de sucre. Par ailleurs on sait que l’Union européenne négocie des accords commerciaux avec de nombreux pays, y compris avec les pays exportateurs de sucres spéciaux ; on peut légitimement se poser la question de savoir jusqu’où l’Union européenne peut restreindre l’accès de pays tiers à ces marchés, sachant que l’agriculture n’est qu’un volet d’un accord global qui intègre l’industrie, les services… Dit autrement, pour vendre des Airbus par exemple, l’Union européenne ne risque-t-elle pas d’ouvrir ce marché de niche à des pays ayant des coûts de production bien inférieurs, sacrifiant de fait les intérêts des planteurs de La Reunion ?

« L’importance pour tous les acteurs de jouer cartes sur table »

De plus, contrairement aux producteurs de betteraves qui sont coopérateurs de Tereos, les planteurs de canne à sucre ne sont pas partie prenante dans la gestion de la société Tereos Océan Indien qui valorise leur production et ils ne disposent pas non plus des informations qui déterminent la stratégie de l’industriel.

À titre d’exemple, dans sa décision du 2 novembre 2021 relative aux “pratiques mises en œuvre dans le secteur de l’approvisionnement en mélasse à La Reunion”, l’Autorité de la concurrence a souligné :

« En valeur, les ventes annuelles de Tereos entre 2011 et 2019 ont été comprises entre [5-6] et [7-8] millions d’euros. Les ventes annuelles de Tereos Océan Indien aux distilleries ont été comprises entre [4-5] et [6-7] millions d’euros. »

Jusqu’à la publication de cette décision, les planteurs ignoraient que la mélasse extraite de leurs cannes pouvait rapporter de telles sommes. Ceci montre l’importance pour tous les acteurs de jouer cartes sur table pour que les discussions puissent se dérouler sereinement.

« Prise de conscience du monde agricole qui serre les rangs »

La prochaine Convention canne doit être signée au plus tard avant le début de la campagne 2022, c’est à dire dans moins de 7 mois. Les discussions n’ont pas commencé et les planteurs semblent être dans le flou le plus total. Or la filière représente 2600 planteurs, près de 18.000 emplois et constitue la principale exportation de La Réunion. Elle a un poids économique et social qui ne peut laisser indifférent le Conseil Départemental compétent en matière agricole, ni le Conseil Régional compétent en matière de développement économique.

À l’approche de l’échéance 2022, les planteurs témoignent des difficultés aggravées qu’ils rencontrent. L’actuelle campagne marquée par la faiblesse tant en quantité qu’en richesse de la canne, la persistance de sécheresse, les variétés de canne qu’on leur demande de planter, la hausse constante des coûts du fret et des intrants créent les conditions d’une crise sociale qui aurait de lourdes répercussions. On peut noter que la SAPHIR, gestionnaire de l’eau d’irrigation, risque de connaître de grandes difficultés, car des planteurs ne seront pas en mesure de payer leurs factures d’eau, faute de trésorerie.

Cette situation a déclenché une prise de conscience du monde agricole qui serre les rangs. Ainsi plusieurs organisations de planteurs habituellement concurrentes viennent de constituer une Intersyndicale agricole de La Réunion, avec le soutien du Président de la Chambre d’Agriculture.

« Le Conseil départemental ne peut pas faire moins » que la Région

Au niveau politique, dans une motion présentée lors de son assemblée plénière du 22 novembre, le Conseil régional « réitère sa proposition déjà exprimée dans la motion relative à la filière canne adoptée à l’unanimité lors de l’assemblée plénière du 30 juillet 2021 de l’organisation d’États généraux sur la canne afin de définir et partager avec l’ensemble des acteurs une feuille de route pour l’avenir de la filière, car les attentes sur le terrain sont très fortes et les planteurs, comme les industriels, ont besoin dès à présent d’une visibilité sur le long terme indispensable pour assurer la pérennité d’une filière qui demeure le pivot de l’agriculture réunionnaise, et un élément déterminant de l’équilibre économique, social et environnemental de La Réunion »

Le Conseil départemental ne peut pas faire moins, compte tenu de ses compétences en agriculture et dans le champ social. On ne peut que déplorer la fin de non-recevoir opposée par le vice-président en charge de l’Agriculture du Département à ma proposition d’aller plus loin que l’adoption d’une motion.

« Notre responsabilité est claire : contribuer à sauver 18.000 emplois »

Il m’apparaît pourtant essentiel que le Conseil départemental doit se mobiliser activement aux côtés des acteurs de la filière, afin d’œuvrer ensemble – avec l’État, un interlocuteur incontournable, le Conseil régional, l’Association des Maires…- pour déterminer des solutions durables pour la filière canne-sucre-rhum-énergie dans un contexte qui n’est plus celui d’un marché protégé avec un débouché garanti pour un de ses principaux produits.

L’avenir de la canne se joue actuellement et l’essentiel sera décidé bien avant la fin de notre mandature. Notre responsabilité est claire : contribuer à sauver 18.000 emplois et un savoir-faire de plus de deux siècles que beaucoup de monde nous envie.

Jean-Yves Langenier, Conseiller départemental de La Réunion



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Messages

  • Il faut protéger la filière canne , mais il faut aussi aider les planteurs de cannes qui veulent produire autre chose que la canne à se reconvertir .Notre île est obligée d’importer une grande partie de ses produits alimentaires et devra les payer à l’avenir beaucoup plus chers suite à l’augmentation du coût du fret .Il est peut être temps d’encourager les agriculteurs qui ne peuvent plus vivre correctement de leur exploitation à faire autre chose et de mettre en place des moyens techniques et financiers pour permettre aux planteurs de cannes qui le souhaitent de s’orienter vers d’autres cultures telles que le riz , le maïs ; les fruits et légumes , la vigne , l’élevage , la pêche ou la pisciculture etcet....
    Tous ces secteurs exigent préalablement une formation professionnelle prise en charge par l’Etat ou les collectivités , mais aussi un capital de départ pour aller chercher à la Réunion ou ailleurs les formations complémentaires indispensables avant de s’engager , et bien sûr des moyens pour s’acheter ; des semences , les machines et le matériel nécessaires aux exploitations et bien entendu une organisation pour l’écoulement des produits après la récolte , non seulement sur le marché local mais aussi en dehors de nos frontières, notamment vers les pays de l’union européenne dont nous faisons partie .
    Que proposons nous actuellement aux agriculteurs qui ne veulent plus cultiver la canne à part de leur donner le RSA qui leur permettra de survivre dans l’oisiveté, qui ne n’oublions pas est aussi la mère de tous les vices . On assiste actuellement à une dégradation progressive de la société réunionnaise parce qu’il y a trop de gens qui ne travaillent pas , , la seule issue c’est de leur donner du travail plutôt que de les payer à ne rien faire .

    On peut faire autre chose que de cultiver la canne à la Réunion .mais pour cela il faut que les pouvoirs publics assument entièrement aussi leur part de responsabilité .

  • Parfait en lisant .

    Soutien à la plantation de canne avec une forte incitation à la diversification des cultures pour éviter une « canne dépendance » de l’agriculture réunionnaise.

    Arrêtons les subventions, à contenir les importations en développant les productions agricoles et en encourageant les projets de transformation des produits agricoles.

  • M.Lucay Maillot a raison.
    le monde regorge de sucre c’est pour cela que l’union Européenne négocie des accord commerciaux avec de nombreux pays producteurs sucriers avec un coût de production inférieur au notre. taux ou tard la quantité garanti va baisser à La Réunion. Les responsables européens regardent ,avant tout, le financier.
    Bien sur il faut continuer à aider les planteurs en activité. Mais ne pas encourager les jeunes à s’installer dans la culture de la canne .
    Par contre il faut aussi encourager,les planteurs actuels, à se diversifier. Pour cela des aides sont nécessaires , au moins au départ : fruits, légumes, café, thé cacao, élevage, pisciculture etc etc
    un exemple .il est anormal que chaque année pour la Noël, nous constatons que de nombreux agriculteurs aient des difficultés pour exporter leurs fruits vers l’hexagone.


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