Canne à sucre

L’État gêné par les industriels ?

Défense de la filière canne/sucre

Témoignages.re / 24 octobre 2005

En déclarant que le gouvernement œuvrait pour la mise en place de compensations complémentaires qui permettraient d’absorber le choc de la baisse du prix du sucre, le syndicat des fabricants du sucre ne met-il pas Paris en difficulté dans ses négociations avec Bruxelles ? Il faut aussi retenir que les industriels réunionnais - comme la Chambre d’Agriculture - considèrent que la filière a encore 10 années pour vivre dans les conditions actuelles et qu’il faut anticiper pour préparer ce qui se passera au-delà.

Lors d’une conférence de presse donnée mercredi dernier, le syndicat des fabricants de sucre s’est dit confiant quant à l’avenir de la filière canne et aux garanties qu’elle bénéficiera jusqu’en 2014 pour compenser la baisse des prix souhaitée par l’Union européenne. Xavier Thiéblin a précisé qu’il avait obtenu des informations allant en ce sens auprès de François Baroin. Selon lui, le ministre de l’Outre-mer lui a donné la garantie qu’avec son collègue de l’Agriculture, Dominique Bussereau, ils œuvreraient pour la mise en place de compensations complémentaires, qui absorberont le choc de la baisse du prix du sucre communautaire.

La prudence de Baroin

L’optimisme qui est celui du syndicat des fabricants de sucre tranche aussi avec la prudence manifestée par François Baroin en personne lors de la rencontre qu’il a eue avec les professionnels de la filière. "Côté sucre, le ministre est resté prudent sur le montant de la compensation, attendant une autorisation de Bruxelles avant toute aide gouvernementale", écrit le “JIR”. Le ministre a, par ailleurs, demandé à ses interlocuteurs d’attendre la venue dans l’île de son collègue Bussereau, ministre de l’Agriculture pour voir plus loin.
Le syndicat des fabricants de sucre semble avoir été le seul destinataire des informations dont il fait état. Lors de la réunion du comité de pilotage des “cahiers de l’agriculture” qui se tenait jeudi au Département, soit une semaine après le passage du ministre, on s’interrogeait encore et toujours pour savoir s’il y aura compensation totale ou pas. La tonalité générale était traduite par cet appel de Guy Dérand : "Il est impératif de lutter contre les incertitudes de l’OCM qui génèrent du défaitisme. A nous d’anticiper et de définir dès maintenant les objectifs de relance de l’agriculture, selon nos compétences et sans attendre Bruxelles", déclarait le président de la Chambre d’Agriculture.

Le pessimisme de la Chambre

Or, la Chambre consulaire a fait réaliser par un de ses ingénieurs une étude sur les conséquences éventuelles de la réforme pour La Réunion. Dans son édition du dimanche 15 octobre, le “Journal de l’île” rendait largement compte des conclusions de ce travail. "L’étude n’est qu’une hypothèse, un outil de travail restant à valider, mais ses conclusions et pistes de travail sont déjà des plus instructives. Avec, au final, l’idée que la filière canne réunionnaise aura de lourdes décisions à prendre par elle-même, hormis les grandes orientations dictées par Bruxelles", écrivait notre confrère. Citant l’étude en question, le “JIR” précisait : "résultat : on peut estimer à 45 et 56 millions d’euros les pertes annuelles pour la filière, suivant le tonnage réalisé (2 millions ou 2,5 millions de tonnes de cannes). Soit une perte sèche pour la filière de 13 à 24 millions d’euros après compensation". Notre confrère rappelait que le débat qui se posait était le suivant : qui, d’entre les industriels et les planteurs passeraient à la caisse ?
En tout cas, à ce moment-là - c’est-à-dire il y a un peu plus de 15 jours - il n’existait aucune certitude quant à une éventuelle participation de l’État français. Le “JIR” citait alors Guy Dérand. "Pour le président de la Chambre d’Agriculture, Guy Derand, dans la perspective de la baisse du prix du sucre, dont les pertes sont désormais chiffrées, c’est bien “aux pouvoirs publics de prendre leurs responsabilités pour compenser les pertes”. “Une compensation totale, alors que les différents ministres qui sont passés récemment dans l’île ont tous apporté leur soutien à la canne réunionnaise”, poursuit-il".
Le syndicat des fabricants de sucre a-t-il voulu répondre implicitement aux interrogations et inquiétudes de la Chambre d’Agriculture ?

Le gouvernement gêné ?

Les déclarations du syndicat des industriels risquent cependant de gêner le gouvernement. Comme le fait remarquer Guy Dérand, tous les ministres français qu’ils soient de l’Agriculture ou pas, ont réaffirmé leur soutien à la filière. Ce qui signifie, à leurs yeux, un travail de lobbying auprès de Bruxelles afin d’obtenir de la Commission de meilleures conditions pour la canne des DOM. Ce travail a déjà porté ses fruits puisque le projet de réforme a reconnu un traitement particulier applicable aux RUP. Mais, ce travail n’est pas achevé. Paris espère encore de nouvelles concessions de Bruxelles. "Techniquement, tout peut arriver : des baisses de prix moins fortes, un étalement plus large... et jusqu’à une modification importante de la gestion des importations de sucre des PMA dans l’espace communautaire, d’ici à novembre 2005", nous déclarait le 22 juillet dernier Xavier Thiéblin. Afin d’obtenir de nouvelles concessions, Paris n’a jamais dévoilé son jeu et n’a jamais dit qu’il prendrait sa part dans la compensation des pertes subies, même si la Commission de Bruxelles l’a invité implicitement à le faire. Il est fort vraisemblable que c’est après le 22 novembre, date à laquelle le Conseil européen aura définitivement arrêté sa réforme, que Paris fera connaître ce qu’il compte faire. Et, s’il propose de compléter la compensation européenne, d’autres débats s’ouvriront : jusqu’à quelle hauteur le fera-t-il ? Pour qui ? Et, surtout, avec quels financements ? Il est fortement question de redéployer les crédits qui seront inscrits au POSEIDOM. Dans ce cas le reste de l’agriculture sera-t-il sollicité pour venir au secours de la canne et du sucre ?

2014, échéance capitale

Des déclarations du syndicat de fabricants de sucre, il faut retenir d’autres données, plus importantes. Les industriels fixent à 2014 la fin de la mise en œuvre de la réforme. D’ici 2014, les prix du sucre ne seront pas revissés par l’Union, dans le cadre de sa politique agricole commune a déclaré M. Thiéblin. C’est aux professionnels de fixer leur feuille de route. Sur ces deux points, le syndicat rejoint la Chambre d’Agriculture qui, dans l’étude réalisée par ses services fixe aussi à 2014 l’échéance capitale et appelle, comme l’a fait son président : "à nous d’anticiper et de définir dès maintenant les objectifs de relance de l’agriculture, selon nos compétences et sans attendre Bruxelles", vient de déclarer Guy Derand.
La filière canne-sucre sait donc qu’elle au minimum 10 ans devant elle à vivre à peu près dans les mêmes conditions qu’aujourd’hui. Au-delà, il faut une "relance" sinon une “reconversion” même si le mot n’est pas prononcé. Or, il est bon de savoir que les industriels réunionnais ont, dans leurs tiroirs, des projets de diversification comme la fabrication d’une bière et l’installation d’une usine d’éthanol. Pour le moment ils préfèrent ne pas en parler publiquement.

J.M.