A peine 1 million de tonnes de cannes à sucre récoltées en 2025 : résultat de la stratégie de Tereos, société française propriétaire de l’industrie sucrière

La crise de la canne à sucre montre pourquoi il faut cesser de laisser des sociétés étrangères à La Réunion décider de la stratégie de notre économie

2 janvier, par Manuel Marchal

La campagne sucrière 2025 agit comme un révélateur brutal. Avec à peine plus d’un million de tonnes de cannes livrées, la filière réunionnaise confirme son décrochage durable. Derrière les chiffres, une réalité politique et économique s’impose : en abandonnant toute maîtrise stratégique à des acteurs industriels étrangers à notre pays, La Réunion a perdu le contrôle d’un pilier historique de son économie. La crise actuelle n’est pas une fatalité climatique, mais la conséquence directe de choix structurels assumés. Il importe désormais de se réveiller. L’indifférence qui entoure l’effondrement de la filière canne n’est pas anodine : elle s’explique en grande partie par l’aliénation politique et économique produite par un système néocolonial qui habitue à la déresponsabilisation et à la résignation. La crise de la canne à sucre n’est pas seulement agricole : elle révèle un danger plus profond. La Réunion est en danger si elle continue à abandonner son avenir à des logiques extérieures, sans sursaut collectif ni reprise en main politique.

Avec 1,135 million de tonnes de cannes livrées à l’issue de la semaine 51, la campagne sucrière 2025 confirme une réalité désormais incontestable : la filière canne réunionnaise ne s’est jamais relevée de la fin des quotas sucriers européens en 2017. Huit ans après la libéralisation du marché, le décrochage productif n’est plus conjoncturel, il est structurel. La campagne 2025, avec un niveau de récolte historiquement bas, illustre un cercle vicieux dont il devient difficile de sortir.
En 2013, quelques semaines après l’adoption par le Conseil des ministres de l’Union européenne de la suppression des quotas sucriers et du prix d’intervention, une décision à laquelle la France avait donné son accord, Dacian Cioloș, alors Commissaire européen à l’Agriculture, s’était rendu à La Réunion avec le député européen Younous Omarjee. Interrogé sur l’avenir de la filière, Dacian Cioloș avait livré une réponse sans ambiguïté : le devenir de la canne dépendrait essentiellement de la stratégie de l’industriel chargé de sa transformation, c’est-à-dire Tereos Océan Indien, filiale d’un géant français de l’agroalimentaire, la coopérative de planteurs de betteraves Tereos. Autrement dit, la puissance publique se retirait, laissant à une entreprise privée étrangère le soin de décider de l’avenir d’un secteur structurant de La Réunion.

Crise sans précédent

Depuis, les faits ont donné raison au Commissaire européen à l’Agriculture. La filière connaît une crise sans précédent, marquée par une succession de récoltes historiquement basses, une diminution continue du nombre de planteurs et une baisse de près de 10 % des surfaces cultivées en canne à sucre. Si les aléas climatiques sont souvent invoqués, ils ne suffisent pas à expliquer une telle dégradation. Le problème est avant tout économique.
Avant 2017, la filière évoluait dans un cadre régulé garantissant des débouchés, des prix et des volumes. Les récoltes, comprises entre 1,8 et 2 millions de tonnes, assuraient l’équilibre économique des exploitations agricoles, des usines sucrières et de l’ensemble des activités induites. La suppression des quotas a rompu cet équilibre. Exposée aux prix mondiaux et à une concurrence accrue, l’industrie a vu ses marges se contracter, transférant progressivement le risque économique vers les planteurs.

Perte de près de 700 000 tonnes

La perte de près de 700 000 tonnes par rapport à la période d’avant quotas illustre l’échec du modèle actuel à maintenir la production. Depuis plusieurs campagnes, l’industriel refuse toute augmentation significative du prix de la canne, renvoyant systématiquement à l’État la responsabilité de compenser par des aides publiques. Or, comme le souligne Jean-Michel Moutama, président de la CGPER dans « Témoignages » du 31 décembre 2025, « ces aides ne suivent pas l’augmentation réelle des coûts de production ».
Pris en étau entre un prix de canne figé et des charges en constante augmentation, de nombreux planteurs voient leur trésorerie se dégrader. Les conséquences sont désormais visibles : abandon progressif de la culture, non-renouvellement des plantations, recul des surfaces et baisse mécanique des volumes récoltés. La diminution de la production en 2025 est donc moins liée à un problème technique qu’à une véritable asphyxie économique organisée.

Stop à l’indifférence : il faut se réveiller

Cette situation pose une question fondamentale : peut-on continuer à confier la stratégie d’un secteur aussi vital à des intérêts industriels extérieurs, dont les décisions répondent d’abord à des logiques de rentabilité globale ? La crise de la canne démontre les limites d’un modèle où les choix structurants échappent au territoire. Sans reprise de contrôle public et sans redéfinition d’une stratégie économique adaptée aux réalités réunionnaises, la filière canne continuera de s’enfoncer, entraînant avec elle une part essentielle de l’économie et de l’identité de l’île.
Il importe désormais de se réveiller. L’indifférence qui entoure l’effondrement de la filière canne n’est pas anodine : elle s’explique en grande partie par l’aliénation politique et économique produite par un système néocolonial qui habitue à la déresponsabilisation et à la résignation. Lorsque des décisions vitales sont prises ailleurs, par d’autres, contre les intérêts du territoire, la perte de souveraineté devient invisible, presque normale.
Pourtant, les signaux sont clairs. En laissant se déliter un pilier historique de son économie, La Réunion s’expose à un appauvrissement durable, social autant que productif. La crise de la canne à sucre n’est pas seulement agricole : elle révèle un danger plus profond. La Réunion est en danger si elle continue à abandonner son avenir à des logiques extérieures, sans sursaut collectif ni reprise en main politique.

M.M.

A la Une de l’actuFilière canne-sucre-alcools-énergieImpasse du modèle

Signaler un contenu

Un message, un commentaire ?


Témoignages - 82e année


+ Lus