Canne à sucre

La longue journée de Sylvain...

Un planteur et la coupe

Témoignages.re / 26 juillet 2004

Nous avons suivi Sylvain Viry tout au long de sa longue journée de planteur de cannes. Une journée d’où n’est pas absent le souci de lutter contre la crise qui se pointe à l’horizon avec les conclusions du rapport du commissaire européen en charge de l’agriculture sur l’organisation commune du marché du sucre.

Mercredi, 9 heures du matin. La balance des Casernes, au troisième jour de la grève des ouvriers de l’usine du Gol, est très embouteillée. Sylvain Viry qui vient d’arriver au volant de son tracteur-chargeur se démène pour "tir son bor". Il cherche "ki lé dèrnié" afin de prendre son rang pour la pesée et doit encore veiller à ce qu’un petit malin ne lui passe pas devant.
Le jeune planteur de La Ligne Paradis - 43 ans - espère sortir de là avant midi. Ce n’est pas gagné. L’embouteillage est énorme, aggravé par les travaux voisins de construction d’une grande surface. La noria des camions et des tracteurs ne cesse pas.
Sylvain est levé depuis 4 heures du matin. Le temps d’avaler un café et direction la balance des Casernes pour un premier voyage de cannes. La vie d’un planteur, à cette époque de l’année, est rythmée par la coupe, le chargement - aujourd’hui fait au chargeur - et les voyages à la balance soigneusement planifiés.
Quand nous l’avons retrouvé aux champs, dans sa parcelle qui jouxte la 4 voies Saint-Pierre/Saint-Louis, vers 7 heures 30, Sylvain Viry était en plein chargement, au volant de son chargeur. Brassée après brassée, la remorque se remplit assez rapidement, grâce à l’habileté du planteur à manœuvrer son engin. En quelque trois quarts d’heure, il charge environ huit tonnes de cannes. Quand arrive le moment délicat de fixer les chaînes, un avion passe dans le ciel et s’apprête à atterrir sur l’aéroport proche. Peut-être, là haut, depuis la carlingue de l’avion, des touristes regardent-ils les "fourmis" qui s’agitent dans les carreaux de cannes où le sabre des coupeurs a ouvert des brèches.

Trente ans de crédit

La journée de Sylvain n’est pas terminée avec son second voyage. Après avoir soupé, il lui faudra encore déplacer l’eau, donner à manger aux animaux et peut-être commencer à préparer les chargements du lendemain. À moins que, comme le bruit circule sur la balance, l’usine arrête les apports à cause de la grève. Auquel cas, la coupe va prendre un ou deux jours de retard.
Un contre-temps pour Sylvain Viry. Certes à cette époque, la canne n’est pas encore au mieux. Dans une semaine, la richesse devrait être meilleure. Mais le souci du jeune planteur, c’est de voir des cannes rester sur pied. Un manque à gagner net et, dans sa position aujourd’hui, pas question de perdre un euro. Les charges sont lourdes et les traites tombent inexorablement.
La canne, il est tombé dedans quand il était petit. Son père, aujourd’hui à la retraite, a commencé comme colon. C’est en 1984 que Sylvain Viry a acheté un terrain SAFER. "Mwin la mèt trantan krédi si mon do", remarque-il.
Aujourd’hui à la tête de huit hectares, avec ses trois frères, il a formé un groupement et joue la carte de la mécanisation : des tracteurs, dont un affiche quatorze campagnes sucrières au compteur ; deux ou trois chargeurs, dont un "bell" acheté en rencontre ; des remorques, qui ont été montées par les planteurs, eux-mêmes transformés plus souvent qu’à leur tour en mécaniciens ou en soudeurs.

Vigilance sur les mesures Fischler

"Pa pou di, néna larzan... mé ryink an matérièl", note le père qui garde un œil sur l’exploitation. Et bien souvent, ce matériel a été acheté à crédit. Encore des traites. Aussi, le planteur est attentif aux questions de rendement, de richesse... Bon an mal an, Sylvain Viry tourne à 100 - 120 tonnes l’hectare. Mais c’est la course perpétuelle pour payer les traites et, à la sortie, il reste bien peu pour vivre.
Certes, le rendement a augmenté grâce à l’amélioration des techniques culturales, des variétés, de l’irrigation... Mais la contre-partie, c’est aussi l’abandon des plantations en intercalaires (maïs, haricots, pistaches...) qui apportaient un complément de revenu appréciable.
Cette année, la richesse devrait être un peu meilleure que l’année dernière. Il a plu de manière assez égale tout le long de l’année. Mais Sylvain Viry - comme tous les planteurs de La Réunion - est inquiet. Et cette inquiétude, c’est le commissaire européen en charge de l’agriculture, Franz Fischler, qui l’a plantée dans leur cœur en présentant son plan de réorganisation du
marché communautaire du sucre. Un plan qui va entraîner une baisse des quotas et des prix du sucre.
Certes, les planteurs réunionnais semblent épargnés pour une part, grâce au maintien d’une compensation. Mais à quelle hauteur et jusqu’à quand cette dernière sera-t-elle versée ? Alors, entre deux voyages cannes, Sylvain Viry s’emploie à rassembler ses frères de cannes sur le mot d’ordre de la vigilance.

L. M.


Pour la défense de la filière

" I fo tout bann plantèr i mars ansanm... "

L’avant-veille de notre reportage, dans une réunion avec des planteurs, Élie Hoarau faisait le point sur le problème de la filière canne, en disant que la canne réunionnaise est en danger. Sylvain Viry s’était exclamé - non sans humour - : "té, sé lo plantèr lé an danzé !".
Ce mercredi, en attendant le prélèvement et la pesée de ses cannes, il revient sur le danger des mesures Fischler. Lesquelles préconisent la baisse des quotas et du prix du sucre, même si une compensation devrait être proposée aux planteurs réunionnais du fait du statut de Région ultrapériphérique de notre île.
"Si lo pri la kann i bès, nou poura pi an sorte anou. Nou lé mal baré èk so gouvèrnman la. Si bann plantèr i rouv pa lo zié plis ke sa, nou lé fouti", remarque le planteur.
Il poursuit comme pour lui même : "I fo nou trouv innot zafèr pou valoriz ankor plis nout kann. Par ékzanp, lalkol".
Et Sylvain Viry ne va pas chercher au Brésil - gros producteur de méthanol - son exemple de valorisation de la canne. "Papa, lontan, té fé mars loto èk lalkol". Pour lui, pas de problème, "la kann nora in déboushé an plis. Dosik soman mi wa ali mal".
Et il revient sur le problème de richesse de la canne en expliquant qu’en dessous de 13,8 de richesse, "ou gaingn pa asé larzan". Alors, pour Sylvain Viry, pas de question : "I fo tout bann plantèr im mars ansanm. I fo pa inn i ral dèrièr".


Germain Viry, 74 ans

Toute sa place dans la bataille qui s’annonce

Germain Viry dit Zazo, le père de Sylvain, 74 ans mais toujours bon pied bon œil, n’est pas, loin s’en faut, détaché de la canne. Il sait que c’est l’avenir de son pays qui se joue là. Mais il a l’habitude de ces batailles. Du Comité de survie des planteurs dans les années soixante dix à aujourd’hui, il s’est toujours battu pour défendre la canne et les planteurs de canne.
Il est bien l’expression de la multifonctionnalité de la canne, lui le planteur engagé dans l’action culturelle, soucieux de surcroît de la protection de l’environnement.
Et même s’il regrette le temps où le planteur, "té i mèt troi koud’ grat" pour éliminer les mauvaises herbes, "té i dépay", "té i plant zafèr an interkalèr". Il sait aussi que se pose la question de la main-d’œuvre et que le rendement a augmenté.
Il nous parle des batailles sur la question de la mesure de la richesse, qui n’a pas forcément tourné à l’avantage des planteurs. Il appelle des ses vœux "un partage équitable" des revenus de la canne entre les différents acteurs.
Mais il entend aussi prendre toute sa place dans la bataille qui s’annonce. L’âge n’y fait rien. On ne se refait pas. Et cette semaine, on peut être sûr qu’il distribuera sur la plate-forme les tracts appelant à une réunion de planteurs à La Possession.