Canne à sucre

Le temps des propositions

La filière canne-sucre face à la réforme du système sucrier européen

Témoignages.re / 26 août 2004

Les professionnels de la filière canne-sucre, soutenus par une grande majorité d’élus, ont des propositions à faire valoir pour défendre leur production : le fait que, pour des raisons historiques, économiques, sociales, environnementales ou d’aménagement du territoire, La Réunion ne peut se passer de la canne et de la multifonctionnalité ainsi que notre statut de RUP qui permet à Bruxelles de préciser, compléter et améliorer le traitement spécial qu’il prévoit pour les DOM dans son projet de réforme de l’OCM-Sucre. Une plate-forme qui sera présentée au ministre de l’Agriculture, alors que le président de la République vient de s’engager, au nom de l’État, dans le dossier.

Les professionnels de la filière canne, qui attendent l’arrivée dans notre île du ministre de l’Agriculture Hervé Gaymard, ne se contenteront pas de lui soumettre les multiples interrogations que leur pose la réforme de l’OCM-Sucre (voir “Témoignages” du lundi 23 août). Ils seront aussi porteurs de propositions, sinon de solutions. La Chambre d’agriculture a, ce dimanche, fait connaître les points sur lesquels elle compte insister. Depuis quelques semaines, un groupe réunissant les deux collectivités locales et des professionnels s’est mis au travail pour proposer une démarche.

Des positions communes

En dehors de la fédération du Parti socialiste qui souhaite la jouer solo et qui s’est donné comme axe stratégique de centrer ses critiques et ses demandes sur les seules deux collectivités locales, de fortes convergences existent dans les propositions formulées ici ou là. Dans le courrier qu’il vient d’adresser à Jean-Luc Poudroux, le président de la République se fait l’interprète des positions communes réunionnaises. Soit : "l’obtention de compensations les plus élevées possibles" et "la reconnaissance et le traitement spécifique dans la réforme à venir des handicaps de compétitivité" tenant compte "de la spécificité de nos régions ultrapériphériques".
Premier responsable politique à prendre position dans ce dossier, Élie Hoarau, secrétaire général du PCR, avait fait de l’obtention de compensations maximum, la première condition pour que La Réunion aborde de manière favorable la réforme. Sur ce point un large consensus existe. Mais pour atteindre un tel objectif, il faudrait que Bruxelles lève toutes les ambiguïtés, sinon les silences que comporte son projet de réforme. Comme nous l’indiquions dans notre édition de lundi, le document de la Commission européenne n’est pas précis sur des points aussi importants que la durée du système de compensation, ainsi que sur le contenu exact de ce qui est compensé (le prix, certaines aides...).

Jacques Chirac engage l’État

Or, en l’état actuel, la réforme préconise une compensation européenne sur la base de 60% des pertes sur la baisse du prix du sucre. Rien ne dit que, pour atteindre cet objectif, Bruxelles sollicite les États pour qu’ils contribuent à aider leurs producteurs. Dans le cas des DOM, cela pourrait se faire par le biais du POSEIDOM ou du DOCUP. Sinon, peut-on espérer obtenir de Bruxelles une compensation à 100% ? La Commission - qui pourrait faire appel aux États pour atteindre les 60% de compensation -, ne sera-t-elle pas tentée plus encore de demander une intervention plus forte des États ?
Lorsque le président de la République indique que le maintien de l’activité sucrière pour les DOM "passe par l’obtention de compensations les plus élevées", cela signifie-t-il qu’il s’engage au nom de l’État français à un effort particulier ? Dans un courrier, Jean-Yves Minatchy demande des précisions à la présidente du Conseil général sur des déclarations de Jean-Paul Virapoullé qui indiquaient en quel sens allait intervenir le chef de l’État : "quinze jours après le départ du président de la République, le sénateur-maire de Saint-André, Jean-Paul Virapoullé, dans une intervention radiophonique sur Radio-Réunion le 23 août 2004, annonce qu’il n’y a plus de crainte à avoir puisqu’il a obtenu du président de la République, au cours de son passage à La Réunion, la garantie d’une compensation intégrale pour la filière canne" écrit le président de la CGPER. L’intervention du président de la République dans le dossier peut en tout cas ne signifier qu’une chose : l’État s’engage, à son plus haut niveau.

Trois tableaux

Pour obtenir que Bruxelles complète, précise et améliore le traitement spécial qu’il veut réserver aux DOM, les défenseurs réunionnais de la filière peuvent jouer sur trois tableaux.
Le premier est la nécessité pour La Réunion de conserver une culture massive de la canne.
"Nous posons comme premier principe le fait que La Réunion doit continuer à cultiver massivement de la canne. Pour des raisons économiques, historiques, culturelles, sociales, d’aménagement du territoire et d’environnement, La Réunion ne peut se passer de la canne. Une disparition de la culture de la canne serait une catastrophe sociale. Ensuite, nous ne voyons pas quelle autre spéculation pourrait la remplacer et occuper tout ou partie des 26.000 hectares qui seraient libérés en cas de disparition", déclarait Élie Hoarau dans l’entretien qu’il nous a accordé le 20 juillet dernier.
Pour le secrétaire général du PCR, la canne reste en effet notre meilleur rempart contre l’érosion tout en étant le meilleur aménageur de notre territoire.
Dans un entretien qu’il nous a accordé, Bernard de Ranchin, directeur du Comité de pilotage de la canne, rappelle des données essentielles. Selon des études prospectives, La Réunion pourrait nourrir le million d’habitants en fruits et légumes sans devoir augmenter les surfaces actuelles. Tout au plus, mille hectares seraient nécessaires pour des niches supplémentaires. Par ailleurs entre 3 à 4.000 hectares supplémentaires seraient nécessaires pour développer l’élevage. En tout, on pourrait donc utiliser 5.000 hectares.
La Réunion ne peut donc se passer de la canne : l’île a besoin de la multifonctionnalité de sa culture fétiche. Là-dessus, tout le monde est d’accord.

Le statut de RUP

Le second tableau sur lequel les professionnels peuvent jouer, c’est celui de l’obligation d’aider La Réunion à faire face à des menaces comme celles que représentent les PMA qui, à partir de 2009, pourront faire pénétrer librement leur sucre sur le marché européen.
Le troisième argument que l’on peut faire prévaloir est notre statut de région ultrapériphérique qui nous a permis d’obtenir un traitement spécifique dans le cadre de la réforme de la politique agricole commune. Au nom de cette spécificité reconnue, les défenseurs de la filière estiment que Bruxelles - qui a déjà admis la nécessité d’adapter la réforme pour les DOM - doit amender son projet de manière à prendre plus en compte les intérêts de La Réunion et des autres départements d’outre-mer. Ce d’autant plus qu’à travers le DOCUP, l’Europe a soutenu des actions stratégiques comme le basculement des eaux dont l’objectif est de développer la production sucrière à La Réunion !


Pourquoi Poudroux ?

La lettre que le président de la République a adressée à Jean-Luc Poudroux comporte deux aspects fondamentaux :

1) Le chef de l’État souscrit à l’essentiel de l’argumentation des Réunionnais à savoir : la nécessité d’obtenir une compensation et la possibilité de jouer sur nos spécificités pour obtenir un traitement amélioré dans le cadre de la réforme. On verra si le dernier de ces deux arguments est toujours opérant auprès de Bruxelles après la dernière décision du Conseil constitutionnel sur les TOS qui remet incidemment en cause les politiques d’adaptation ;

2) La lettre de Jacques Chirac constitue un engagement de l’État à son plus niveau.
Ceci étant, plusieurs responsables politiques réunionnais ont affirmé être intervenus auprès du Président de la République. C’est notamment le cas de Jean-Paul Virapoullé qui, le 23 août, sur Radio-Réunion affirmait avoir plaidé le dossier auprès de Jacques Chirac et qui déclarait avoir obtenu de sa part, la garantie d’une compensation intégrale pour la filière canne.
Or, le chef de l’État a adressé sa réponse au secrétaire de la fédération de l’UMP de La Réunion. Il a privilégié le responsable politique plutôt que les élus et parlementaires. Se méfie-t-il de ces derniers ?