Canne à sucre

« Les petits et moyens planteurs sont les piliers de la filière canne »

Entretien avec Jean-Yves Minatchy, président de la CGPER

Témoignages.re / 2 août 2004

Dans le cadre de sa série d’articles pour sauver la filière canne, “Témoignages” a rencontré Jean-Yves Minatchy, président de la Confédération générale des planteurs et éleveurs de La Réunion. Entretien.

Lors de l’inauguration de la plate-forme de Cambaie, Sylvestre Lamolly, président de la Commission mixte d’usine, a défendu les petits et moyens planteurs en disant : "Il vaut mieux six hectares bien travaillés que 30 hectares en friche" . C’est aussi le point de vue que vous défendez...

Jean-Yves Minatchy : Nou la poin le droi a l’érèr. Nou lé pa Madagascar, ni Lafrik dï Sïd. I fo fèr avèk sak nou néna : avèk 6 èktar irigé, nou pé fèr in 120 tonn par hectar ; i fé 720 tonn. In zènn ki instal a li i pé viv avèk sa é i pé pa fèr otreman. Lidé ladvèrsèr sé regroup par 50 ha. I fé 15 an - dopi le tan Mermaz - zot i rod fé sa.
Si nou tonm dan le pièj banna, zot la programé la mor le pti-moyin plantèr na kinz an d’sa, alork na plïs sant an nou fé la kann isi. Néna lèspas pou agrandi, le bann zènn lé dakor. Mé vyin pa di anou "Il faut passer au regroupement". Sa, sé la gèr !
Kan zot i di sa, dan zot lidé, i vé fèr dé ptit plantèr dé salarié agrikol, sinonsa dé “érémistes”. Zamé le pti-moiyin plantèr li sera dakor. Mié vo gard son dignité plïto tann la min.

Ce schéma de regroupement des terres que vous évoquez est en train de se réaliser en France où, selon une étude statistique récente, la moyenne des exploitations se situe vers 70 hectares (contre 42 hectares en 1998). Est-ce que ce modèle est transposable à La Réunion pour la canne ?

- Ici, ce sont les petits et moyens planteurs qui ont le mieux travaillé au niveau du rendement à l’hectare, de l’irrigation et de l’épierrage fin. Il y a eu un bond incroyable, dans le tonnage à l’hectare et les petits et moyens planteurs fournissent 80% de la production de cannes. Si zot lé pi la, kisa va livrer les cannes à l’usine ? C’est la fermeture de Bois-Rouge et du Gol. Ce sont eux les piliers de la filière canne, sa lé incontournable sa !
Kan Lérop i di “prendre en compte les spécificités réunionnaises”, i koné bien koman i lé isi, koman nou travay et koman nou viv. Le méyèr rendement au champ èk le méyèr rishèss, sé par la coupe manuelle. Nou lé pré pou débat avèk sak i vé la-desï.
I pé mékanisé, nou lé pa kont ! Nou lé an groupman é nou partaj le matérièl. An sink an prézidans la Chambre d’agriculture, nou la mèt an plas dans l’Est 14 groupman sharjèr kann.
Dans l’Ouest parèy : Julius Métanière, li travay an groupeman èk sèt-uit plantèr. Avèk la solidarité, i pé arivé. Si in plantèr i fé sink san tonn, dizon san journé koup. Li liv sink tonn/journé ou plïs, troi voyaz di tonn/semènn. Li koup sa avèk son zanfan ansamn kamarad i vien sharjé. Lé dé i partaz la koup èk la sharj : trois jours chez l’un, trois jours chez l’autre. Na bokou i fé sa...

Si cette structure sociale fait partie des spécificités réunionnaises, comment expliquez-vous que certains, selon vous, continuent à vouloir imposer un schéma différent... et irréalisable ?

- Nou lé a in tournan d’la filièr kann, sïrtou apré la déklarasion Fischler. Lé pa le moman pou nou tap les uns sur les autres. Kosa i fo fé ? I fo fé fron. Le bann ïzinié la konpri, zot i koné...
D’ailleurs, il y a sept ans, quand le gouvernement Jospin a voulu mettre un projet sucrier en Guyane, moin lété le promié a monte o kréno, Monsieur Thiéblin avèk.
Mi konpran kan le prézidan Région i di plantèr èk ïzinié i fo fé lïnion. Le bann ïzinié zot i koné i fé pa rien san le pti plantèr. Le problèm lé pa la... Le problèm sé kan dan in commission départementale de dotation agricole, néna déssertin i di “tèl parsèl lé tro pti pou donn le fis ou le fiy, i fo donn le voizin” !
Dan kèl sistèm nou tomn nou la ? Sé in dïktatïr sa ! Néna lorganiss nou lé pï prézan dedan akoz banna té respèk pa la CGPER. Nou sé le premié sindika é i donn anou in sèl sièj ? Rèzman nou gingñ ankor fé akout anou dann inn-dé lorganiss, pou défann le pti-moiyin plantèr. La plïpar i koné sé le pti èk moyin plantèr la invèsti le plïs, i produi le plïs. Mé na in pé, sa na ankor lèspri esclavagiste dan la tèt !
Nana in réalité i fo fé konèt le pïblik, dessï bann tèr an frish. Dan l’Est-la, néna propriétèr, koté Sin-Benoi, na gran gran térin, 25-30 èktar apépré... Sa lé an frish prèske... I fé 30 tonn kann/ha. En face, des petits planteurs font plus de 100 tonnes/ha. Sé demoun komsa lé an trin ruin la filièr kann dans l’Est. An plïs, i vèrs azot ankor l’indemnité compensatoire pour handicap naturel (ICHN) !... I fo nou konpar lé 2 rézoneman, koman i viv lé pti é moyin plantèr et koman i viv sak i veu fé disparèt azot.

Comment voyez-vous l’avenir pour les petits et moyens planteurs de cannes, après l’annonce faite à Bruxelles de la baisse des prix et des quotas ? Comment maintenir un niveau de revenu suffisant ?

- Les 27 millions d’euros de compensation pour l’ensemble de l’Outre-mer, même si c’est seulement pour les planteurs, cela ne représente que 60% d’aide compensatoire. Il faut une compensation intégrale. Les aides indirectes, versées par le POSEIDOM, prennent en compte nos spécificités. Elles seront versées par les gouvernements nationaux, c’est-à-dire par la France pour ce qui nous concerne.
Cela revient à un désengagement de l’Europe de la filière canne d’Outre-mer, traitée comme une affaire franco-française. À partir de ce constat, il faut faire bloc et montrer que la filière canne est incontournable : 150 millions d’euros à l’exportation par an, 15.000 emplois directs et indirects, près de 5.000 planteurs pour 26.000 hectares, une production d’énergie...
Il n’est pas dans l’intérêt du gouvernement français de voir notre filière canne disparaître. Il faut des compensations intégrales. Nous avons mené huit ans de combat avant d’obtenir l’aide au transport pour les planteurs. Il y a eu aussi l’ICHN, la vignette, l’AMEXA... Tout cela, ce sont nos combats. Tout konba nou la mené, nou vé i gard les acquis.
Avec la continuité du basculement des eaux, une compensation intégrale... nou pé gard nout 26.000 ètar an kann a sïk. Dan la kann, i tir pa sèlman le sïk èk le rom. Les Mauriciens sont en train de passer à l’éthanol. C’est le moment où jamais de montrer à l’Europe qu’on peut garder ce qu’on a et faire du nouveau.
Si les commissaires qui vont changer en septembre campent sur les positions de M. Fischler, ce sera au gouvernement français de compenser, en augmentant l’aide économique et l’aide à la production. Les petits et moyens planteurs vont être les plus touchés alors que ce sont ceux qui ont investi le plus et qui ont fait le plus d’efforts.
Le gouvernement a bien aidé les planteurs de banane des Antilles... La balle est dans son camp. En 2009, les PMA feront entrer leurs produits en Europe sans tarifs douaniers. Ce sera encore plus dur pour l’ensemble des filières de La Réunion. Nous avons un combat à mener, qui ne fait que commencer...

Propos recueillis par Pascale David


La diversification agricole ?

Objectif : conquérir le marché intérieur

À côté de la défense de la filière canne, la diversification maraîchère et fruitière est, pour Jean-Yves Minatchy, un autre combat pour la défense de l’agriculture.

"Plus de 200.000 enfants sont scolarisés et on compte sur les doigts de la main les cantines scolaires qui consomment des produits locaux. Les restaurants mauriciens font le maximum pour consommer leur production dans leur pays. Après, s’il faut, ils exportent ! Ici, il y a un manque de volonté politique des différents acteurs", constate le président de la CGPER. "Ici, des producteurs déversent leurs produits à Gillot ; les letchis pourrissent sur pied, mais à 2 heures d’avion, dans une région de Madagascar, 18.000 tonnes de letchis sont partis vers l’Europe en novembre 2003".
On a donné aux producteurs les moyens de produire plus sans se poser la question des débouchés : distribution et transformation. "On consomme environ 20 tonnes/jour de légumes, presque autant en fruits. L’objectif de conquête du marché intérieur est une nécessité. Il y a soixante ans, La Réunion était le grenier de l’océan Indien pour l’ail et l’oignon. Tout cela est en voie de disparition...".

P. D.