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La longue marche vers la départementalisation de La Réunion - 8 -
27 mars 2006

Samedi dernier, Eugène Rousse a commencé à nous raconter en détail les luttes que les Réunionnais ont dû mener afin de surmonter les nombreux obstacles mis par les différents gouvernements à l’application de la loi d’égalité Vergès-Lépervanche du 19 mars 1946. Cette analyse de l’historien portera sur le combat mené pour les salaires, les allocations familiales, l’indemnisation du chômage et la défense des libertés. Dans un premier temps, nous avons évoqué les batailles menées par les fonctionnaires, les cheminots et les dockers. Voyons aujourd’hui ce qu’il en fut de la lutte pour le même SMIC aux Réunionnais qu’aux Métropolitains.
Malgré la parution des décrets du 18 juillet 1947 - nommant Paul Demange préfet de La Réunion - et celui du 15 octobre 1947 créant la Sécurité sociale, permettant ainsi à l’AVTS (allocation aux vieux travailleurs salariés) d’être servie dès le 1er octobre 1948, le climat social reste lourd à La Réunion. Le climat politique aussi, comme nous le verrons plus loin.
Des disparités salariales énormes
Rappelons que le gouvernement met en place en France le salaire minimum interprofessionnel garanti (SMIG) le 11 février 1950. Mais il n’est nullement question de La Réunion, où les travailleurs vivent "dans une misère qui a profondément ému" le ministre de l’Intérieur, Gilbert Jules, lors de sa visite dans l’île en septembre 1957. En effet, les salaires des travailleurs réunionnais sont de 2 à 3 fois plus faibles que le SMIG métropolitain au cours de la décennie 1950.
Lorsque la loi du 2 janvier 1970 crée le salaire minimum interprofessionnel de croissance (SMIC), celui-ci ne s’élève à La Réunion qu’à 68% du SMIC métropolitain. Cela, alors que les travailleurs de l’État bénéficient du traitement métropolitain multiplié par 2,22.
Les syndicalistes attaqués
Une telle disparité de traitement de travailleurs vivant dans le même pays est un pur scandale et constitue une marque de mépris envers les travailleurs du secteur privé.
Ces derniers exprimeront leur volonté d’être mieux traités en déclenchant notamment en mai-juin 1968 de puissants mouvements de grève, à l’appel de la seule CGT, dans des conditions à peine imaginables aujourd’hui.
Le mot d’ordre de grève est précédé le samedi 25 mai de meetings dans toute l’île à l’appel de la CGT, du PCR du FJAR (Front de la Jeunesse autonomiste de La Réunion). À Saint-Pierre, au cours d’un de ces meetings, cinq travailleurs sont arrêtés, dont le syndicaliste Maurice Labenne.
Le préfet dénonce les grévistes à la radio
Lorsque le mot d’ordre de grève illimitée est lancé le lundi 27 mai, le service public de radio et télévision (l’ORTF) refuse catégoriquement de diffuser l’appel à la grève sur ses antennes.
Le directeur de la station du Barachois, Robert Villeneuve, prend toutefois l’initiative d’inviter le même jour le préfet Jean Vaudeville, qui tente de semer la confusion en déclarant sur les antennes de l’ORTF : "le PCR entend profiter de la situation en France (1) pour provoquer le plus de désordres possibles et mettre La Réunion à l’heure du Quartier Latin".
Aucun droit de réponse n’est évidemment accordé, ni au PCR, ni à la CGT.
Le siège du comité de grève pris d’assaut par les CRS
Le même préfet Vaudeville refuse de mettre le dimanche 2 juin le jardin de l’État à la disposition de la CGT, qui se propose de dresser le bilan des premiers jours de grève. Or, deux jours plus tôt (le vendredi 31 mai), le jardin de l’État avait été mis à la disposition des syndicats briseurs de grève.
Pire, le jeudi 6 juin, alors que la grève se déroule sans incident, le préfet ordonne aux CRS d’attaquer le comité de grève basé à la cour Basile à Saint-Denis, siège de la CGT. Des nervis notoires se joignent aux policiers dans cette agression antisyndicale.
Bilan de l’assaut accompagné de matraquages sauvages : plusieurs travailleurs se retrouvent à l’hôpital ; l’un d’entre eux est jeté en prison pour trois mois. Le siège syndical est occupé par la police.
50 ans de luttes pour avoir le même SMIC qu’en France
L’année suivante, en mai-juin 1970, à l’appel de la seule CGT - devenue CGTR -, une longue grève éclate dans le bâtiment, les brasseries, la métallurgie et les transports. Devant la combativité des travailleurs, le patronat fait d’importantes concessions.
Mais le SMIC ne bouge pas. De 1971 à 1975, il enregistre même un léger fléchissement (le SMIC réunionnais tombe à 67,9% du SMIC métropolitain en 1975). Puis il va progresser régulièrement pour se stabiliser à 77,8% du SMIC de France en 1982, avant de reprendre sa courbe ascendante en 1990 (où il atteint 79,7% du SMIC métropolitain).
Le 1er janvier 1996, le SMIC réunionnais est enfin aligné sur le SMIC français, en application d’un engagement pris par François Mitterrand en février 1988, alors qu’il est candidat à sa réélection à la présidence de la République.
Les travailleurs du secteur privé récoltaient ainsi le fruit de plus de 50 ans de luttes, ponctués de violences policières, d’arrestations arbitraires et de licenciements abusifs.
Eugène Rousse
(à suivre)
(1) En mai 1968 en France, de puissantes manifestations ouvrières et étudiantes paralysent le pays pendant plusieurs semaines.
À notre tour, nous appelons à amplifier le rassemblement pour que la date du 19 mars soit célébrée chaque année ! Elle est le point de départ de l’amplification et de l’accélération de la structuration de notre identité, condition absolue d’un développement durable et pour tous les Réunionnais.
Extrait de “Nou lé pa plus. Nou lé pa moin. Rèspèk a nou :
Amplifions l’Appel pour que le 19 mars soit une date commémorative”, déclaration adoptée à l’unanimité par 1.200 vétérans réunis le 12 février à Sainte-Suzanne.
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