La longue marche vers la départementalisation de La Réunion - 2 -

Les Réunionnais ne baissent pas les bras

20 mars 2006

À l’occasion de la commémoration du 60ème anniversaire du vote de la loi du 19 mars 1946, Eugène Rousse nous présente la longue marche vers la départementalisation de La Réunion. Dans le premier article publié samedi, il rappelait brièvement le bilan désastreux de trois siècles de colonisation de notre île. Mais les Réunionnais ne se sont jamais résignés à cette situation inacceptable.

En dépit du dénouement dans lequel se trouve la population réunionnaise dans les années 1940 et qui fait dire à un haut fonctionnaire visitant l’île au lendemain de la Seconde Guerre mondiale : "La Réunion est une faillite française", les Réunionnais ne baissent pas les bras.
Ils se préparent à se regrouper dans des associations telle la Ligue des Droits de l’Homme ou dans des syndicats et ils expriment leur volonté de "vivre en travaillant ou de mourir en combattant".
Éclairés par de prestigieux dirigeants comme Raymond Vergès, Léon de Lépervanche, Jean Hinglo, Benjamin Hoarau etc, ils se rendent compte de la supercherie des députés Lucien Gasparin et Auguste Brunet, qui ont proposé le 18 juin 1935 une loi donnant aux quatre “vieilles colonies” le statut des départements d’Algérie. Les Réunionnais, unis derrière les responsables politiques les plus progressistes, réclament plutôt une réelle départementalisation de la colonie au nom du respect du principe d’égalité avec les métropolitains.
1935 marque donc le début de la longue marche vers un véritable changement de statut de l’île.

La lutte sur deux fronts

En vue d’atteindre leur but, les travailleurs mènent simultanément la lutte sur deux fronts :

- ils militent activement au sein de la Ligue des Droits de l’Homme, dirigée depuis le 15 avril 1934 par le docteur Vergès ;

- ils adhèrent massivement aux syndicats qui se constituent à compter du 13 février 1936 et ils sont plus de 4.000 à faire partie de la Fédération réunionnaise du travail (FRT) lorsque cette organisation voit le jour au cinéma "Casino" du Port, le 23 août 1936, et se donne pour secrétaire général le cheminot Léon de Lépervanche.
L’arrivée au pouvoir du Front populaire, le 3 mai 1936, et la signature des accords de Matignon un mois plus tard, donnent au monde du travail réunionnais des raisons supplémentaires d’espérer. Et ce monde se met à exiger avec force le respect de ses droits.

Les leçons d’une grève victorieuse

Dès le 1er septembre 1936, cheminots et dockers cessent le travail et réclament notamment :
o Le bénéfice de la journée de travail de 8 heures, qui est en vigueur en France depuis 1919. À La Réunion, en 1936, on en est encore aux journées de 12 ou 14 heures... payées 10 heures.
o L’extension aux travailleurs réunionnais des congés payés, qui ont été accordés pour la première fois en France par la loi du 11 juin 1936.
Après 3 jours d’une grève qui menace sérieusement de paralyser la colonie, le gouverneur Léon Truitard se rend dans la cité maritime, où il donne satisfaction aux grévistes.
Au soir du 6 septembre, dressant le bilan de ces 3 jours d’arrêt de travail, Léon de Lépervanche déclare : "il faut que les travailleurs de notre colonie soient traités sur un pied d’égalité avec ceux de France. Notre devise, aujourd’hui plus qu’hier et demain plus qu’aujourd’hui, demeure : “La Réunion, département français”".

Autres luttes, autres grèves

Les années qui précèdent la Seconde Guerre mondiale seront jalonnées en différents points de l’île de grèves, dont celles d’août 1938 ont été très durement réprimées par le gouverneur Léon Truitard, devenu une marionnette entre les mains des conservateurs locaux.
Ces années de l’immédiat avant-guerre seront marquées par de puissantes manifestations, où les banderoles portant l’inscription "La Réunion, département français" figurent en bonne place.
De toutes ces manifestations - dont on a aujourd’hui du mal à imaginer comment elles ont pu rassembler des milliers de personnes, vu les difficultés de communication de l’époque - retenons celles-ci :
o Le défilé du 11 novembre 1936 à Saint-Denis, qui faillit tourner en un violent affrontement avec la droite ultra conduite par Alexis de Villeneuve, lequel juge intolérable que des drapeaux rouges viennent flotter devant le monument aux morts de la rue de la Victoire et que "l’Internationale" soit chantée dans les rues du chef-lieu.
o La célébration du 1er mai 1937 au Port. Cette célébration revêt un éclat exceptionnel puisque, pour la première fois dans l’histoire de la colonie, la fête du Travail donne lieu à une journée chômée, donc fériée et payée. Afin de faciliter la participation à cette fête des travailleurs résidant dans la quasi-totalité des Communes, les cheminots se déclarent volontaires pour assurer bénévolement la circulation des trains ce jour-là.
o La célébration du 1er mai 1938 à Saint-Denis. La Fédération réunionnaise du travail (FRT) entend faire de cette célébration une démonstration de force et de discipline. L’organisation en incombe à Léon de Lépervanche, qui conduit le défilé en se plaçant dix pas au-devant du groupe de tête composé de la totalité des dirigeants de la FRT. Sous une forêt de pancartes et banderoles, c’est une foule de plus de 10.000 personnes qui parcourt les rues de Saint-Denis en réclamant "le pain, la paix, la liberté" et en exprimant avec force leur volonté de faire de La Réunion un département français.

Eugène Rousse

(à suivre)


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