Co-développement

29 mars 1947 : réveil malgache

73e anniversaire de la révolte contre la France commémoré hier à Madagascar

Manuel Marchal / 30 mars 2020

Hier, les Malgaches ont commémoré en silence le 73e anniversaire du déclenchement à Moramanga de la révolte de 1947, dans un contexte d’épidémie de coronavirus et de confinement. Depuis 2017 à l’initiative de REAGIES, des actions ont eu lieu à La Réunion et à Madagascar afin de s’appuyer sur cet événement pour œuvrer au renforcement des liens entre les deux peuples. 20 ans avant la révolte, un Réunionnais a joué un rôle important dans la prise de conscience des Malgaches, c’était Paul Dussac, agent d’affaires devenu journaliste et dirigeant fondateur du Parti communiste de la région de Madagascar. Le 29 mars 1947 sonne comme le réveil malgache que Paul Dussac a espéré jusqu’à sa mort en 1936, conséquence des mauvais traitements subis dans les geôles coloniales de la France à Madagascar.

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Premier numéro de l’Aurore malgache, directeur politique : Paul Dussac.

Face à l’épidémie de coronavirus, le gouvernement de Madagascar a pris bien avant la France des mesures drastiques pour empêcher la maladie d’arriver dans la Grande île. Malgré cela, des Malgaches de retour de France ont malheureusement ramené le virus. Cela a obligé Madagascar à prendre des mesures d’une autre échelle avec le confinement d’Antananarivo et de Toamasina, les deux plus grandes villes du pays. Les transports terrestres et aériens à l’intérieur du pays sont également interdits. C’est donc dans ce contexte bien particulier que s’est déroulé le 73e anniversaire de la révolte de 1947 dont la répression par la France fit plus de 100.000 morts sur une population de 4 millions d’habitants à l’époque : une commémoration en silence.
A peine deux ans après avoir été libérée du nazisme, la France a appliqué à Madagascar les méthodes des nazis pour réprimer la révolte : incendies de villages pour affamer la population, exécutions sommaires, tortures sans oublier des Malgaches qui furent jetés vivants d’avions pour terroriser la population. A Moramanga, des milliers de corps ont été ensevelis dans des fosses communes, privant autant de familles du droit de savoir où un de leurs ancêtres est enterré.
Cet événement, c’est aussi une part de l’histoire de La Réunion. Tout d’abord parce que les Réunionnais constituaient la majorité des colons à Madagascar. La France avait volé 90 % des terres devenues propriété de l’État. C’est cette exploitation qui fut une des raisons de la révolte. Ensuite, parce que des Réunionnais enrôlés dans l’armée française ont refusé de tirer sur les Malgaches et ont choisi de déserter. Ces déserteurs ne pouvaient plus revenir à La Réunion, ils ont alors fait souche à Madagascar.
Enfin, parce qu’au moins un Réunionnais a joué un rôle important dans la conscientisation du peuple malgache, c’est Paul Dussac, dont l’action se situe surtout dans les années 1920 et 1930.

Compagnon de route de Jean Ralaimongo

Paul Dussac était tout d’abord un colon dans le Nord de Madagascar. Il devint ensuite agent d’affaires. Il était communiste et il prit la défense des Malgaches qui devaient comparaître devant la justice coloniale. N’étant pas considérés comme des citoyens, les Malgaches étaient soumis au Code de l’indigénat, c’est-à-dire aux travaux forcés. Ils ne pouvaient pas non plus adhérer à un parti politique. Paul Dussac fut alors un des fondateurs du Parti communiste de la région de Madagascar, affilié au Parti communiste.
Il était un compagnon de route de Jean Ralaimongo, connu comme le premier Malgache à avoir revendiqué l’indépendance. C’est à Diego Suarez, siège de la plus grande base militaire française, qu’ils travaillèrent à fonder le journal l’Opinion. La répression était alors le quotidien de ces militants, pour qui la prison était un passage obligé. Après l’interdiction de l’Opinion, Paul Dussac fut le fondateur et directeur politique du Réveil malgache. Mais pendant un séjour de Paul Dussac en prison, le rédacteur en chef trahit la cause et se mit au service des intérêts français. Confisquant le matériel d’imprimerie, le traître créa le Réveil de Madagascar.

La revendication de citoyenneté

En réponse, Paul Dussac fonda l’Aurore malgache dont il assumait la direction politique. Le premier numéro fut publié le 17 octobre 1930. Pendant ce temps, Jean Ralaimongo avait été exilé à Port Bergé. Comme ce sera le cas à La Réunion trente ans plus tard pour les fonctionnaires, il était alors possible à l’administration de contraindre à l’exil un Malgache pour des raisons d’opinion.
La ligne politique de l’Aurore malgache était alors la revendication de la citoyenneté française pour les Malgaches. Elle partait du principe que puisque la loi d’annexion du 6 août 1896 s’appliquait à Madagascar, les Malgaches étaient donc en droit des citoyens français. Il faut noter bien des similitudes avec le mot d’ordre de « Réunion département français » qui émergea à la même époque à La Réunion. C’est la revendication de citoyenneté qui fut à l’origine d’une manifestation de plusieurs milliers de Malgaches sous les fenêtres du gouverneur en 1929, qui accentua encore la répression coloniale. D’ailleurs, chaque numéro de l’Aurore malgache commençait par cette protestation :

« Avec l’ultime indignation de leurs âmes libres dans des corps d’esclaves asservis par la 3e République, les prolétaires malgaches font entendre, auprès de la France prolétarienne et du prolétariat mondial, le cri suprême de protestation contre un régime infernal d’oppression, digne des temps barbares, qui permet LA CONDAMNATION SANS JUGEMENT, à la déportation et à l’exil de deux des leurs, les journalistes, rédacteurs de l’Opinion, RALAIMONGO et RAVOHANGY, dont le plus grand crime consiste à être DES INDIGÈNES, c’est-à-dire des esclaves modernes, alors qu’ils devraient être, avec tous les Malgaches, conformément au droit international, DES CITOYENS FRANCAIS LIBRES, en vertu de la loi d’annexion du 6 août 1896 ».

Puis la revendication d’indépendance

Eu égard au niveau des contributions publiées dans les journaux dirigés par Paul Dussac, il est clair que ces écrits ont influencé au plus haut point une nouvelle génération de dirigeants malgaches qui se levait et allait constituer les cadres du MDRM.
Comme seule réponse à cette revendication d’égalité, la France utilisait la répression. Cette intransigeance peut expliquer l’évolution du mot d’ordre. Succédant en 1934 à l’Aurore malgache, la Patrie malgache rend compte de cette évolution dans un article signé Ravohangy publié le 16 mars 1934 sous le titre « Les Malgaches sont des esclaves, leur pays est une terre d’esclaves ». Sa conclusion est la suivante :

« Malgache, réveille-toi de ton inertie criminelle si tu ne veux pas mourir et disparaître. N’oublie pas que tu es esclave, que ton pays est devenu une terre d’esclaves depuis la loi d’annexion du 6 août 1896. Plus que jamais, réclame donc les droits d’hommes dans le cadre de la Nation française où tous les prolétaires, tes frères, sont prêts à te recevoir à bras ouverts.
Mais si la France, trompée par ses capitalo-impérialistes, persiste à te repousser comme indésirable, exige sans violence mais sans lâcheté l’indépendance de ton pays en vertu du droit des peuples à disposer d’eux-mêmes. Ton salut est en toi-même ».

Héritage et solidarité

L’idée du réveil malgache était très présente dans les écrits de Jean Ralaimongo, Paul Dussac et leurs camarades. Paul Dussac s’est éteint en 1936 en France, peu après être venu de Madagascar. Condamné plusieurs fois à de la prison ferme en raison de ses écrits, le directeur politique de l’Aurore malgache n’a pu résister à l’accumulation des mauvais traitements subis dans les geôles coloniales de la France à Madagascar.
11 ans plus tard, le 29 mars 1947, des Malgaches décidèrent de risquer la seule chose que le pouvoir colonial leur avait laissé : la vie. Ils prirent d’assaut le camp militaire français de Moramanga pour y prendre des armes, des morts furent à déplorer. En réponse, la France envoya l’armée pour mitrailler des fidèles à la sortie de l’église de Moramanga, donnant le coup d’envoi de la répression.
La France voulait détruire le MDRM qui revendiquait l’abolition de la loi d’annexion, et donc l’indépendance. Ce mot d’ordre avait donné au MDRM trois députés sur les trois que les Malgaches pouvaient élire en 1945. Paris décida alors de dissoudre le MDRM, de condamner à mort les trois députés, et assassina de nombreux militants du MRDM.
Au plus fort de la répression, des Réunionnais se mirent à la hauteur de Paul Dussac et affirmèrent leur solidarité avec les Malgaches. Ce fut notamment le cas des députés du CRADS, Raymond Vergès, fondateur de Témoignages, et Léon de Lépervanche.
Cette solidarité des communistes réunionnais envers Madagascar ne s’est pas démentie jusqu’à ce jour.

M.M.