Co-développement

Antenne Réunion doit payer ses journalistes malgaches au tarif français

Une partie des informations de la chaîne de télévision sous juridiction française réalisée par des journalistes d’Antananarivo payés au tarif malgache ?

Manuel Marchal / 25 février 2020

Selon le Tangue et le SNJ-Réunion, Antenne Réunion est suspectée d’alimenter une partie de ses contenus par les journalistes de sa filiale à Antananarivo, ces journalistes étant payés au tarif malgache, soit 20 fois moins qu’à La Réunion si le SMIC est l’élément de comparaison. Si cette information se confirme et que les autorités laissent faire, alors ce sera la porte ouverte vers la délocalisation de milliers d’emplois de La Réunion vers Madagascar dans les services. Cette mise en concurrence des travailleurs n’est que la suite de l’exploitation coloniale subie sous l’occupation française, et elle s’inscrit dans les orientations de l’Union européenne. La différence avec l’époque coloniale, c’est que cela s’accompagnera par une aggravation du chômage à La Réunion. Pour donner un coup d’arrêt immédiat à cette nouvelle casse sociale, il importe que l’égalité s’applique entre les travailleurs d’une même entreprise, ce qui signifie qu’Antenne Réunion doit payer ses journalistes, y compris malgaches résidant à Madagascar, au tarif français, sur la base de la Convention collective nationale des journalistes français.

JPEG - 95.9 ko

Dans un communiqué diffusé hier, la section Océan Indien du Syndicat national des journalistes réagit à une information du Tangue selon laquelle « une partie des informations locales et internationales publiées par Antenne Réunion et Linfo.re seraient en fait réalisées à Madagascar par des journalistes payés aux tarifs malgaches, soit quelques euros par article ». Le SNJ demande donc à la direction d’Antenne Réunion de clarifier le rôle que joue sa filiale Madinter installée à Antananarivo.
Il faut savoir que le montant du SMIC à Madagascar a été réévalué récemment à 50 euros. C’est plus de 20 fois moins qu’à La Réunion. Sur cette base, cela signifierait donc que les journalistes malgaches employés par une filiale d’Antenne Réunion à Madagascar seraient donc payés 20 fois moins que leurs confrères qui travaillent à La Réunion où le droit français s’applique, et donc la convention collective des journalistes que toutes les entreprises de presse papier, audiovisuelle et/ou en ligne doivent respecter.

Mauvaise image pour La Réunion

Si les informations publiées par le Tangue et relayées par le SNJ se vérifie, alors ce sera tout d’abord encore un mauvais coup porté à l’image de La Réunion par des patrons réunionnais uniquement guidés par le profit. Il ne faut pas oublier qu’au moment de l’annexion de Madagascar par la France, des Réunionnais ont été complices du pillage du pays. Beaucoup étaient colons, et exploitaient donc sans scrupule les travailleurs malgaches. Dans les années 1930, les patriotes malgaches demandaient l’égalité avec les Français, et donc l’application des mêmes lois et des mêmes salaires. C’est la même revendication qui se développait à La Réunion sous le mot d’ordre de « Réunion département français ». Ils se heurtaient à l’opposition du pouvoir colonial qui refusait l’égalité, ce qui n’était ni plus ni moins que du racisme.
Sur l’affaire révélée par le Tangue et relayée par le SNJ, une chaîne de télévision réunionnaise est accusée de faire travailler au tarif malgache les journalistes de leur filiale basée à Antananarivo pour alimenter un site web basé en France, alors que des journalistes vivant à La Réunion sont payés au tarif français pour le même travail. Si ces faits se vérifient, alors c’est un cas concret d’exploitation néo-coloniale qui doit être condamné avec la plus grande fermeté. Ceci ne va pas dans le sens du co-développement, car un patron réunionnais est accusé de bénéficier de l’ouverture des frontières pour employer des personnes sous-payées. Le but évident est d’augmenter les profits.

Milliers d’emplois menacés à La Réunion

Ensuite, si cette information se vérifie et qu’elle ne donne lieu à aucune réaction de la part des autorités, ce sera alors la porte ouverte à la délocalisation de nombreux emplois de La Réunion vers Madagascar. Rappelons que l’Union européenne négocie des Accords de partenariat économique avec les pays voisins de La Réunion, sans que les Réunionnais ne soient associés et encore moins consultés sur ces discussions qui engage leur avenir. Le principe de ces Accords de partenariat économique est d’ouvrir la totalité du marché de l’Union européenne aux produits des pays voisins. La Réunion étant une région de l’Union européenne, alors cela signifie la mise en concurrence de ses producteurs avec ceux de notre région.
Jusqu’alors, la principale crainte concernait l’agriculture, car si nos voisins sont capables de produire selon les normes européennes, alors ils viendront concurrencer non seulement les produits réunionnais exportés vers l’Europe, mais aussi la production locale destinée au marché domestique. Dans cette situation, même avec les normes européennes, les produits fabriqués par exemple à Madagascar pour être vendus à La Réunion ont un coût de production moins élevé, car les travailleurs sont payés 20 fois moins.

Combattre le néo-colonialisme

Si les accusations contre Antenne Réunion et sa filiale Madinter se confirment, alors ce sera tout le secteur des services qui sera concerné. Rappelons que les services représentent plus de 80 % de l’économie réunionnaise. En effet, si une chaîne de télévision réunionnaise peut obliger une partie de ses salariés à être payés 20 fois moins qu’à La Réunion pour faire un travail vendu à La Réunion, alors ce sera un effet d’aubaine pour toutes les entreprises réunionnaises de services qui ont recours à Internet pour être en lien avec leurs clients à La Réunion. La presse n’est pas le seul secteur concerné, l’alerte est lancée pour des branches comme la comptabilité, l’assistance à distance, etc.
Pour donner un coup d’arrêt immédiat à cette nouvelle casse sociale, il importe que l’égalité s’applique entre les travailleurs d’une même entreprise, ce qui signifie qu’Antenne Réunion doit payer ses journalistes, y compris malgaches résidant à Madagascar, au tarif français, sur la base de la Convention collective nationale des journalistes français.
Si cette égalité n’est pas encore réalisée, Antenne Réunion doit faire vite et a tout à y gagner. En effet, Antenne Réunion montrera ainsi l’exemple aux autres et s’inscrira dans une relation de partenariat avec Madagascar plutôt que dans une relation d’exploitateur-exploités, ce qui sera un coup porté au néo-colonialisme.

M.M.