Co-développement

« Cette année aux Chagos »

Forum politique des îles de l’océan Indien : conférence d’Olivier Bancoult

Manuel Marchal / 8 août 2018

La question de la solidarité avec le peuple chagossien était un des temps forts du premier Forum politique des îles de l’océan Indien organisé les 2 et 3 août derniers à Antananarivo à Madagascar. Pour la première fois, le combat de ce peuple déporté à cause de la construction de la base de Diego Garcia a été l’objet d’une conférence dans la Grande Île. Retour sur cet événement.

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Olivier Bancoult au Forum politique des îles de l’océan Indien.

Cela fait un demi-siècle qu’a commencé l’expulsion du peuple chagossien de son pays natal. Au terme de ce processus qui dura plusieurs années, la totalité des natifs de cet archipel a été déportée vers Maurice et les Seychelles. Depuis, ils mènent la lutte pour avoir le droit de retourner vivre dans leur pays. La solidarité avec ce combat était à l’ordre du jour du premier Forum politique des îles de l’océan Indien. Cette manifestation a été marquée par la présence d’une délégation chagossienne de deux personnes conduite par Olivier Bancoult, porte-parole du Groupe Réfugiés Chagos. Le 2 juin, ce dernier a tenu une conférence pour présenter le combat du peuple chagossien, une première à Madagascar.
Olivier Bancoult a tout d’abord rappelé l’origine de son peuple. Ce sont essentiellement des esclaves venus de Madagascar pour exploiter les richesses d’un archipel d’une soixantaine d’îles dont plusieurs ont été habitées. Au cours de cette histoire, les Chagossiens ont développé leur culture, qui a de nombreux points communs avec les autres peuples de l’océan Indien. Ils ont aussi construit une langue, le créole chagossien. Ils vivaient en paix dans un pays qui ne connaissait pas le chômage, où la solidarité permettait de construire une société harmonieuse.

Les tortues plutôt que les Chagossiens

Tout a été remis en cause dans les années 1960, avec la militarisation de l’océan Indien. Les États-Unis étaient alors à la recherche d’une île pour implanter une base militaire aéronavale. Pour sa part, la Grande-Bretagne voulait équiper ses sous-marins nucléaires lanceurs d’engin de missiles Polaris fabriqués par les États-Unis. En échange d’un rabais sur le prix de ces armes de destruction massive, la Grande-Bretagne pouvait mettre à la disposition des États-Unis une parcelle de territoire sous sa souveraineté. Les Seychelles et Maurice étaient alors encore des colonies britanniques, et leurs territoires offraient des possibilités. C’est tout d’abord Aldabra aux Seychelles qui a été convoité. Cet archipel abritait alors une importante colonie de tortues marines et c’est pour les protéger que le gouvernement américain choisit de rechercher un autre emplacement. Il jeta son dévolu sur l’île de Diego Garcia dans l’archipel des Chagos. L’archipel fut alors détaché de Maurice et devint le BIOT, aujourd’hui dernier territoire britannique de l’océan Indien. Décision fut prise parallèlement de vider l’archipel de ses habitants qui se répartissaient sur plusieurs îles habitables des 60 que comptent les Chagos.

« Rendez-nous Diego »

Tout d’abord, il fut demandé aux habitants de Diego Garcia de partir pour Peros Banhos ou Salomon. Puis la communication entre Maurice et les Chagos fut coupée. Quand des Chagossiens devaient se rendre à Maurice pour aller à l’hôpital, ils ne pouvaient plus revenir, et ils n’avaient aucun moyen de prévenir leurs compatriotes de ce qui se tramait.
Les militaires annoncèrent alors aux habitants une campagne de vaccination des chiens. Les Chagossiens leur confièrent leurs animaux. Mais ils ne furent pas vaccinés, tous furent gazés dans un séchoir à coco.
Les derniers habitants furent ensuite mis de force sur des bateaux à destination des Seychelles et de Maurice. « Des décisions ont été prises sur la tête des Chagossiens sans les consulter, nous sommes les sacrifiés de l’indépendance de Maurice », souligne Olivier Bancoult, « nous avions notre maison et notre travail aux Chagos, pas à Maurice ».
Il rappelle que la lutte a commencé avec les femmes, principalement Lisette Talatte, Charlésie Alexia et Mme Bancoult. La première revendication fut « rendez-nous Diego ». La lutte fut marquée par une grève de la faim, et des affrontements avec la police à Maurice.
C’est en 1983 qu’est né l’engagement d’Olivier Bancoult, à l’occasion d’une conférence de l’ONU sur les droits de l’homme. Il cite l’article 9 de la Déclaration universelle des droits de l’homme qui dit en substance « nul ne peut être empêché de vivre dans son pays ».

Rendez-vous à La Haye

Olivier Bancoult fait ensuite le point sur les derniers éléments de la bataille. C’est tout d’abord l’étude de KPMG qui relève qu’il n’existe aucune barrière légale pour interdire le retour des Chagossiens, y compris à Diego Garcia. Malgré le résultat de cette étude, la Grande-Bretagne refuse toujours cette possibilité.
Les Chagossiens ont désormais le soutien de Maurice. En tant qu’État, Maurice a pu donc porter la cause des Chagossiens au niveau de l’ONU. Face à cette nouvelle donne, la Grande-Bretagne a tenté de corrompre les Chagossiens en achetant leur renoncement en échange de 40 millions de livres et 3 voyages par an aux Chagos. Les Chagossiens ont refusé de vendre leur dignité.
La démarche de Maurice a permis d’envisager de faire trancher le problème par la Cour de justice internationale de La Haye.
Quand l’assemblée générale de l’ONU s’est saisie de la question, 94 pays dont ceux de l’Union africaine et Madagascar ont voté pour, 15 dont la Grande-Bretagne contre et 65 se sont abstenus dont la France. L’affaire sera donc plaidée du 3 au 7 septembre à La Haye. 7 natifs des Chagos seront présents, et les Chagossiens pourront être entendus par la Cour. Olivier Bancoult conclut la conférence en remerciant le Comité de solidarité Chagos La Réunion qui s’est mobilisé pour financer le déplacement de plusieurs membres de la délégation. Et il a bon espoir que soit concrétiser ce mot d’ordre : « cette année aux Chagos ».

M.M.