Co-développement

Pourquoi les Réunionnais ont un devoir de solidarité immédiat envers Madagascar

Au moins 18 morts dans la Grande île en raison d’une dépression tropicale

Manuel Marchal / 27 janvier 2020

La Réunion est le département français le plus proche de Madagascar. Au moment où la Grande île pleure la mort d’au moins 18 personnes et doit reconstruire à la suite du passage dévastateur d’une tempête tropicale, les Réunionnais ont un devoir de solidarité immédiat eu égard à leur responsabilité historique dans la situation de pauvreté subie par la grande majorité du peuple malgache. Toutes les collectivités, et notamment la Région Réunion, sont interpellées. De par ses compétences, son budget et son président, la Région Réunion est en première ligne. Saura-t-elle se montrer à la hauteur de son devoir de solidarité et montrer l’exemple ?

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A Madagascar, le passage de la tempête tropicale qui a touché La Réunion a fait des dégâts sans commune mesure avec ce que notre île vient de subir. En effet, au moins 18 morts sont à dénombrer, ce que tout l’or du monde ne peut pas remplacer.
Il est certain qu’à conditions de vents et de pluies égales, la catastrophe prend beaucoup plus d’ampleur dans l’île sœur en raison de sa vulnérabilité qui est due notamment aux conditions économiques. Madagascar a été occupé officiellement moins de 70 ans par l’État français, mais cette période a été le théâtre d’une exploitation d’une rare violence qui a eu des répercussions dans de nombreux domaines.

Madagascar, l’Eldorado des petits blancs

Au moment de l’invasion française à la fin du 19e siècle, le Royaume de Madagascar était un pays dont le niveau de vie était comparable à un pays comme le Portugal. Le Royaume de Madagascar était pleinement reconnu internationalement.

Ceci était regardé avec envie par la classe dominante à La Réunion où ce niveau de vie était loin d’être atteint, en raison notamment du régime colonial qui existait depuis le début du peuplement de notre île, près de 250 ans plus tôt. Ce n’est donc pas un hasard si la bourgeoisie réunionnaise était un soutien important de l’invasion française.

Une fois que les structures politiques malgaches furent remplacées par l’administration française au terme d’une guerre de conquête sanglante, Madagascar fut livrée au pillage. La responsabilité des Réunionnais était engagée dans cette entreprise. Pour des Réunionnais vivant dans la misère coloniale, l’émigration vers Madagascar était vue comme un moyen de s’enrichir et aussi de changer de classe sociale.

Parmi ces colons, beaucoup étaient des descendants de petits blancs des Hauts qui avaient subi un déclassement social en raison de l’abolition de l’esclavage en 1848. Car à La Réunion, ils étaient devenus en droit égaux à leurs anciennes victimes. La seule manière de se croire supérieur aux anciens esclaves était de mettre en valeur la couleur de leur peau, d’où ces expressions familières comme « mes ancêtres étaient Bretons, beaux car blancs comme le lait », ou encore « la nation de lait ».

Comme à La Réunion, les colons réunionnais étaient toujours considérés comme inférieurs à des Français, mais à Madagascar, il y avait en dessous d’eux les Malgaches de nationalité française, puis encore en dessous les Malgaches qui n’avaient pas cette nationalité. La violence du régime colonial se chargeait de garantir cette structure sociale. C’est ainsi que des régions de Madagascar, notamment le Nord, subirent une importante immigration de petits blancs à un point tel qu’au moment de l’indépendance de Madagascar, une bonne partie du vocabulaire de la langue malgache était d’origine française.

Responsabilité dans le pillage de Madagascar

Ce pillage durant lequel les Réunionnais jouèrent une part active constitua donc un énorme transfert de richesses, car les Malgaches étaient traités comme des esclaves, et donc étaient contraints aux travaux forcés. Au lieu de cultiver la terre pour nourrir leur famille, ils étaient obligés de travailler gratuitement pour des colons réunionnais.

Quand Madagascar retrouva progressivement son indépendance, il fut imposé de garder le système de l’administration française, ce qui était totalement inadapté, dans un pays ruiné par la colonisation. La Grande île était alors loin d’avoir le niveau de vie du Portugal. Comment dans ces conditions imaginer un développement du pays ? Aussi il n’est guère étonnant que les infrastructures soient extrêmement vulnérables. Cela pose la question de la responsabilité des Réunionnais d’aujourd’hui dans la solidarité avec Madagascar dans pareille catastrophe telle qu’une tempête tropicale. Cela suppose une révolution culturelle.

En effet, force est de constater qu’aujourd’hui, pour de nombreux Réunionnais, Madagascar est considérée comme une destination de tourisme sexuel. Pour beaucoup, les femmes malgaches ne sont vues que comme des prostituées. Or, chacun sait que la prostitution, c’est un crime comparable à l’esclavage car c’est l’achat d’un corps.

Le moment de payer la dette

La solidarité avec Madagascar est un moyen de réparer cette image désastreuse, et toutes les occasions doivent être saisies pour payer la dette que La Réunion a envers Madagascar. Dans l’immédiat, une grave catastrophe vient de survenir. Il est de la responsabilité des collectivités réunionnaises de se mobiliser pour montrer à nos voisins que les Réunionnais ne sont pas des colons ou des acheteurs de femmes.

Parmi ces collectivités, l’une d’entre elles est en première ligne, il s’agit de la Région Réunion. Elle dit en effet faire de la coopération avec les pays voisins une priorité et elle dispose d’un budget conséquent se situant habituellement au-dessus du milliard d’euros.

Mais au-delà de ses compétences, la Région Réunion est dirigée par un président, Didier Robert, qui vient du Tampon, une ville peuplée notamment de descendants de ces petits blancs dont une partie colonisa Madagascar. Un geste fort et immédiat de solidarité de la part de la Région Réunion présidée par Didier Robert aurait donc une importante portée symbolique. Souhaitons que le président de la Région prenne conscience de sa responsabilité historique dans cette affaire.

M.M.