Edito

Amilcar Cabral, la Révolution en pensée et en action

David Gauvin / 13 septembre 2021

En 1994, Nelson Mandela était élu à la présidence de l’Afrique du Sud. Le jour de son élection, il fut félicité par la belle-sœur d’Amilcar Cabral (assassiné en 1973) qui lui dit : « You are the best ! » À quoi ce dernier répondit : « No, there is Cabral ! » C’est l’un des hommages les plus remarquables qu’ait reçu Amilcar Cabral, dirigeant africain exceptionnel, injustement méconnu aujourd’hui, après avoir été célébré, au mitant des années 1960, comme l’un des représentants majeurs des luttes de libération.

JPEG - 73.4 ko

Cabral fut, entre autres, la figure exemplaire de la Tricontinentale qui se tint à La Havane en 1966, le seul qui, à une période où l’inflation révolutionnaire était monnaie courante, consacra son discours à ce qu’il appelait « l’examen de nos propres faiblesses », ce qui sans doute n’était pas le souci des dirigeants rebelles d’Amérique latine, d’Afrique et du Moyen-Orient. Ceux-ci parlaient haut, mais se regardaient avec complaisance parce que la dénonciation du colonialisme était devenue un thème porteur. Une douzaine d’années plus tard, le bilan était maigre. Une seule guérilla en Amérique latine avait réussi à prendre le pouvoir au Nicaragua. Entre-temps, nombre de « focos » (entamer la lutte armée sans préparation de la population) s’était effondrés avant même d’avoir pu organiser les populations locales. À terme, celui qui avait triomphé au Nicaragua, Daniel Ortega, faisait finalement tirer sur son peuple (2018) pour conserver le pouvoir à tout prix. En Afrique, des révolutions s’achevaient en tyrannie (Érythrée), des indépendances terminaient en farce sordide (Ouganda avec Amin Dada) ou grotesque (République centrafricaine avec l’empereur Bokassa). En Asie, des expériences, un temps admirées par certains, apparaissaient finalement comme des dictatures génocidaires (Cambodge). L’esprit du temps, celui du tiers-mondisme, s’effaçait et Amilcar Cabral fut oublié, tandis que l’icône d’Ernesto Che Guevara, le dernier héros blanc, était sur tous les T-shirts.

Amilcar Cabral est né en 1924 à Bafatá, en Guinée-Bissau. Son père, Juvénal Cabral, professeur, et sa mère, Dona Iva Pinhel Evora, petite commerçante indépendante, étaient des Cap Verdiens ayant émigré vers la Guinée-Bissau à la recherche d’une vie meilleure. Ils avaient laissé derrière eux la sécheresse et le désespoir, mais ils retournèrent finalement sur les îles, donnant à Amilcar une chance de commencer les études qui allaient tant l’enrichir intellectuellement. En 1944, au moment de la Deuxième Guerre mondiale, Amilcar terminait ses études secondaires à S. Vicente et explorait déjà les moyens d’exprimer son amour pour son pays, qu’il clamait dans des poèmes et des interventions culturelles. À l’automne 1945, il obtint, avec beaucoup de difficultés, une bourse pour poursuivre des études universitaires à Lisbonne : Cabral voulait devenir ingénieur agronome. En plus d’être un étudiant brillant, il était extrêmement actif dans le mouvement nationaliste émergent qui militait pour la libération des colonies portugaises. Il devint rapidement une référence pour le petit groupe d’intellectuels africains résidant à Lisbonne, qui mit bientôt en place un centre d’études africaines. Lorsqu’il revint en Guinée-Bissau en 1952, son but dans la vie était clair et son dessein était même connu de la redoutable PIDE (Polícia Internacional e de Defesa do Estado), les services de renseignement et de répression portugais. Cabral fut nommé ingénieur dans la fonction publique à Pessube. Il profita de sa position professionnelle pour entamer des recherches qui lui permirent d’approfondir sa connaissance du pays. Sa participation à un recensement agricole lui aurait donné la chance de se rapprocher du terrain et de se constituer un vaste réseau. Cependant, écoutant des conseils bienveillants, Cabral quitta la Guinée, repartit à Lisbonne et voyagea beaucoup en Angola, où il participa à la fondation du MPLA.

En 1956, étant autorisé à revenir en Guinée une fois par an, il fonde avec Luís Cabral, son demi-frère (futur président de la République de Guinée-Bissau), Aristides Pereira (futur président de la République du Cap-Vert), Abílio Duarte (futur ministre et président de l’Assemblée nationale du Cap-Vert), et Elisée Turpin le PAIGC (Parti africain pour l’indépendance de la Guinée et des iles du Cap-vert), organisation alors clandestine dont il est désigné secrétaire général. En 1961, il est présent au Caire pour la troisième Conférence des peuples africains où il insiste, reprenant la formule de Lénine, sur la nécessité de « l’analyse concrète de chaque situation concrète » pour repousser le colonialisme, soit s’adapter aux réalités de chaque pays plutôt que de chercher de reproduire à l’identique une lutte anticoloniale menée dans un autre pays. Il effectue dans les mois et années qui suivent une analyse détaillée des « divisions et contradictions » des sociétés guinéenne et cap-verdienne, de façon à comprendre quels groupes sociaux sont les plus à même de soutenir la lutte contre le colonialisme.

Après avoir cherché sans succès une issue pacifique au statut colonial de la Guinée et des îles du Cap-vert, le PAIGC s’oriente en 1963 vers la lutte armée et se bat contre l’armée portugaise sur plusieurs fronts à partir des pays voisins, la Guinée Conakry et la Casamance, province du Sénégal. Il parvient peu à peu à gagner du terrain, contrôlant 50 % du territoire en 1966 et 70 % à partir de 1968 et met en place de nouvelles structures politico-administratives dans ces régions.

Pour Cabral, ces régions doivent être des lieux de transformation sociale sans attendre l’indépendance :

« La dynamique de la lutte exige la pratique de la démocratie, de la critique et de l’autocritique, la participation croissante de la population à la gestion de leur vie, l’alphabétisation, la création d’écoles et de services sanitaires, la formation de cadres issus des milieux paysans et ouvriers, et bien d’autres réalisations qui impliquent une véritable marche forcée de la société sur la route du progrès culturel. Cela montre que la lutte de libération n’est pas qu’un fait culturel, elle est aussi un facteur culturel ».

Parallèlement, il déploie une activité diplomatique très intense pour faire connaître son mouvement et en légitimer l’action auprès de la communauté internationale. En 1972, les Nations unies finissent par considérer le PAIGC comme « véritable et légitime représentant des peuples de la Guinée et du Cap-Vert ». Amílcar Cabral est assassiné le 20 janvier 1973 à Conakry par des membres de la branche militaire du parti, en relation avec des agents des autorités portugaises, six mois seulement avant l’indépendance de la Guinée-Bissau. Amilcar Cabral ne verra donc jamais la reconnaissance de l’indépendance de la Guinée-Bissau et du Cap-Vert par le Portugal, le 10 septembre 1974, cause pour laquelle il a combattu pendant plus de vingt ans.

Les plus de quarante années qui nous séparent de la libération de la Guinée-Bissau et du Cap-Vert nous aident à comprendre à quel point la contribution de Cabral a été unique, et à quel point sa pensée reste pertinente aujourd’hui. Le monde a considérablement changé, tant sur le plan géopolitique que sur celui de la compréhension historique et sociologique du nationalisme, de l’édification des nations et des valeurs démocratiques. Et pourtant, les principales dimensions auxquelles la mondialisation nous confrontent – la réduction des inégalités et de la pauvreté, la viabilité de la planète, les différentiels de pouvoir, les problèmes éthiques et religieux –, si présentes dans le mouvement nationaliste des années 1950 et 60, demeurent familières. Cabral a été un point de référence pour beaucoup de gens : depuis les militants passionnés, qui voyaient en lui un modèle pour les chercheurs, aux penseurs et hommes d’État, qui admiraient sa vision et sa capacité à concilier théorie et pratique. Un grand nombre de travaux ont été consacrés à sa mémoire et à sa contribution et aucun n’est superflu.

Toutefois, le moment est venu pour un autre type de célébration, qui fasse entrer Cabral dans le cercle de nos préoccupations contemporaines. Vu sa personnalité, Cabral aurait très probablement méprisé toute évocation hagiographique de sa personne et aurait certainement préféré de loin la possibilité de participer à un débat qui confronte les réalités d’aujourd’hui. « Réalité » est un mot omniprésent dans le discours pédagogique de Cabral. Une célébration de la contribution de Cabral doit donc s’ancrer dans la réalité. Cabral avait l’habitude de dire qu’il faut se rappeler que les gens ne se battent pas pour des idéaux ou pour ce qui ne les intéresse pas directement. Les gens se battent pour des choses pratiques : pour la paix, pour de meilleures conditions de vie dans la paix et pour l’avenir de leurs enfants. La liberté, la fraternité et l’égalité sont des mots vides de sens s’ils ne signifient pas une véritable amélioration de la vie de ces gens qui se battent.

« LA LUTTE CONTRE NOS PROPRES FAIBLESSES (…), QUELLES QUE SOIENT LES DIFFICULTÉS CRÉÉES PAR L’ENNEMI, CETTE LUTTE CONTRE NOUS-MÊMES EST LA PLUS DIFFICILE, AUSSI BIEN AU MOMENT PRÉSENT QUE DANS L’AVENIR DE NOS PEUPLES. » Amilcar Cabral

Nou artrouv’

David Gauvin