Augmentation des inégalités, un déclassement de plus en plus marqué de la classe moyenne

1er avril 2022, par David Gauvin

Malaise des classes moyennes, perspectives d’érosion, voire de disparition, au profit d’une société en sablier… Ces thèmes sont repris en boucle depuis une vingtaine d’années. L’avenir des classes moyennes est une question cruciale. Il conditionne dans une large mesure celui de nos sociétés, leur cohésion, leur assise démocratique. En France comme dans l’ensemble des pays développés, trois tendances semblent les fragiliser : la hausse des inégalités de revenus, la polarisation du marché du travail, le phénomène du déclassement social.

Le XXe siècle avait permis en Occident une prodigieuse démocratisation des conditions de vie. Jamais dans l’histoire humaine l’accès à ce que le prix Nobel d’économie Amartya Sen appelle les « capabilités de base » n’aura été si puissamment répandu dans la population : santé, éducation, expression politique, transport, etc. En France, une personne au niveau de vie moyen a pu atteindre en l’espace de quelques générations une qualité de vie qui aurait semblé inouïe à nos aïeux. La crise du coronavirus et la guerre en Europe menacent de nous faire accomplir un bond d’un siècle en arrière. Ses conséquences sont profondément inégalitaires.
L’après-guerre a été pour les pays développés une période de grande homogénéité sociale. Nous avons même pu croire un instant qu’elle allait devenir la règle. Jérôme Fourquet décrit comment, à partir de cette époque, une large partie des classes populaires a pu utiliser la consommation pour accéder à un statut social supérieur : « Ils ont pu, par exemple, se doter d’un équipement pour leur foyer cochant toutes les cases du standard minimum exigé, c’est-à-dire une voiture et de l’électroménager. L’accès aux loisirs et aux vacances était assuré et, à horizon d’une vie, ouvriers et employés pouvaient envisager l’accession à la propriété. » Cette classe moyenne française a culminé au moment du mandat de Valéry Giscard d’Estaing qui l’avait lui-même décrite comme rassemblant deux Français sur trois. Un gigantesque centre unifié de la population dont les comportements, les valeurs et la vie étaient plus ou moins les mêmes.

Selon Louis Chauvel, si l’ensemble de la société française est en proie à la spirale du déclassement, c’est bien sous l’effet de l’effondrement en cours du socle historique des sociétés démocratiques, constitué par les classes moyennes, que le phénomène s’exécute. Un socle qui « s’érode et se transforme en sable à mesure du remplacement générationnel » et une érosion qui n’en serait qu’à son commencement. Bien que la question générationnelle soit toujours centrale, le tour de force du sociologue consiste néanmoins ici à articuler la double dynamique des fractures générationnelle et des classes sociales, à l’œuvre dans la France d’aujourd’hui. Le premier chapitre, intitulé « Le vertige des inégalités », nous rappelle dès lors l’accentuation des inégalités depuis le début des années 1980, et plus particulièrement les inégalités patrimoniales, en conformité avec les travaux de Thomas Piketty. Ce processus de « repatrimonialisation » est au cœur de l’aggravation des inégalités des classes sociales et, de fait, introduit une nette dichotomie chez les classes moyennes, tout particulièrement au sein des jeunes générations, entre ceux qui possèdent un peu grâce au patrimoine de leurs parents et ceux qui ne possèdent rien, ces derniers démarrant donc dans la vie avec un lourd handicap, condamnés à travailler deux fois plus longtemps que leurs parents pour accéder à la propriété d’un même logement ou à rester locataires. En conséquence, on assiste pour ces nouvelles cohortes, obligées de s’installer dans des lieux au moindre prestige résidentiel que ceux de leurs parents, à un véritable déclassement résidentiel intergénérationnel, alors qu’elles sont pourtant plus diplômées et consacrent à leur logement une part de dépenses plus importante dans leur budget.

La décroissance est peut-être un thème qui fait rêver certains cercles intellectuels, sa réalité est, nous allons nous en rendre compte, beaucoup moins séduisante. Concrètement, la chute de la richesse produite se traduira par un chômage massif et une stagnation voire une régression des salaires. Les Gilets jaunes étaient l’expression de cette classe moyenne française qui craignait le déclassement social entraîné par la disparition des emplois faiblement qualifiés. Ce déclassement sera malheureusement accéléré par une crise qui va précipiter nombre d’entre eux dans la pauvreté. Les technologies de communication, qui sont devenues plus indispensables que jamais pour maîtriser la diffusion du virus, vont symétriquement accroître la concentration de la valeur créée par quelques emplois hautement qualifiés. C’est tout un standard de vie que l’on avait pris l’habitude de tenir pour acquis qui va devenir inaccessible à beaucoup de Français. La consommation locale au détriment du commerce international signifiera dans bien des cas, si elle devient réalité, un renchérissement des produits qui deviendront hors de portée pour beaucoup. Nous devrons dire adieu aux tee-shirts à un euro… Beaucoup de produits high-tech deviendront hors de prix. Plus taxés et découragés, les produits venant de loin seront réservés à une élite. Dans les restaurants, la baisse du nombre de couverts et les distances à faire respecter ne permettront mécaniquement qu’aux établissements où l’addition par tête est plus élevée de survivre. De même, si les distances minimales sont imposées et s’ajoutent à une taxation accrue du carbone, les transports seront considérablement plus onéreux.

Plus globalement, en comparaison internationale, les tendances affectant les classes moyennes amènent souvent à évoquer leur rétractation dans les pays développés, tandis qu’éclosent et s’étendent des classes moyennes dans les pays en développement. C’est ce que confirme, pour les pays riches, un rapport de l’OCDE. Selon l’organisation internationale, la classe moyenne est « un rêve de plus en plus inaccessible ». Une polarisation grandissante se dessine. Ces constats, valables en moyenne pour les pays de l’OCDE, se vérifient en France, mais avec une intensité significativement moindre. Pour la France, la classe moyenne, grâce notamment à la densité de la protection sociale, semble se consolider au centre de la distribution des revenus. Elle s’étend, mais ses tensions et fragilités sont les mêmes qu’ailleurs. La thèse de la démoyennisation française doit donc être relativisée. Elle se vérifie cependant au regard des évolutions des consommations. Jérôme Fourquet et Jean-Laurent Cassely la soulignent, montrant la fragmentation du pays entre une France « premium » et une France « discount ». Dans cette perspective, la démoyennisation s’opère par le haut, avec des offres premium, notamment pour le tourisme (du camping cinq étoiles au séjour neige avec spa), que ne peut s’offrir qu’une petite partie de la population. Elle s’opère aussi par le bas, avec l’explosion du low cost et du discount partout sur le territoire. Elle se repère encore par des attentes, préoccupations et comportements de plus en plus diversifiés, ce qui bat en brèche l’image unitaire d’une large classe moyenne. Le déclassement précède toujours la colère et la révolte. On oublie un peu vite mais toutes les révolutions ont été menées par les classes moyennes qui ne pouvaient plus vivre décemment .

« Quand la dictature est un fait, la Révolution est un droit » Victor Hugo

Nou artrouv’

David Gauvin

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