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par le Dr Raymond Vergès

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Ben Bella : l’homme, le mythe et l’histoire

samedi 4 décembre 2021, par David Gauvin


Premier président de la jeune République Algérienne, Ben Bella se trouve confronté à d’immenses défis. Avec un bilan humain et matériel extrêmement lourd de 132 ans de colonisations et 8 ans de guerres de libération, une administration désertée de ses cadres, des campagnes déstructurées par les déplacements de population et une économie dépendante de l’ancienne métropole, l’Algérie se trouve dans une situation difficile. C’est pourtant l’heure des grands choix idéologiques qui détermineront la position du pays pendant de nombreuses années.


Né dans l’extrême ouest algérien, à deux pas d’Oujda, capitale de l’« oriental marocain », Ahmed Ben Bella est venu au monde le 25 décembre 1916 à Maghnia, un ancien marché rural placé sous la protection de la sainte éponyme, originaire de Marrakech, dont la descendance reste connue de la mémoire locale. A la fin du XIXe siècle, venu de l’Etat voisin, le père de Ben Bella s’installe dans le petit bourg, tout juste érigé en centre de colonisation, où il rejoint un frère aîné qui avait décidé d’y faire souche au retour de La Mecque. Il y épouse peu après sa cousine germaine, venue le rejoindre par la voie maritime.
C’est un homme des Ouled Sidi Rahal, une tribu de piémont du Haut Atlas marocain, en surplomb de Marrakech, mais aussi un adepte de la confrérie des muqahliya (tireurs au fusil), dont il va devenir le moqaddem (chef religieux local) pour la région de Maghnia. Il ouvre un fondouk (sorte d’auberge), puis obtient en concession une terre de trente hectares, mais pierreuse et sans eau, que les aînés de ses fils s’efforceront tant bien que mal de faire fructifier.

Avant-dernier des cinq garçons d’une fratrie de huit, Ahmed, le futur premier président de l’Algérie indépendante, est donc marocain et « berbère » par ses origines, rural et provincial par son statut social. C’est aussi un scolaire, son père n’ayant pas fait pas obstacle à son inscription à l’école coloniale, ni au prolongement de sa scolarité au-delà du certificat d’étude. Il est même inscrit au célèbre collège De Slane, à Tlemcen, où les enfants doués de « l’élite indigène » persévèrent parfois jusqu’au bac pour tenter le grand saut à Alger ou en France, et réaliser le rêve de l’époque : devenir avocat, médecin, ou pharmacien.

Ben Bella ne va pas prendre ce chemin. Il n’est pas à l’aise à Tlemcen, et ne s’accroche guère aux études. Suffisamment toutefois pour parvenir au niveau du brevet, et acquérir une excellente maîtrise du français, tant orale qu’écrite, dont témoignent ses lettres ultérieures.
En revanche, son niveau en arabe classique ou moderne est plus que faible, et génère un complexe et une frustration qu’on retrouvera plus tard. Pour ce qui est de la langue maternelle, il ne semble pas que les parents aient cherché à transmettre la langue berbère de leurs ancêtres, ni que l’enfant se soit attaché à celle-ci. Ben Bella sera un « nationaliste arabe » francophone, et un « berbère » réfractaire au « berbérisme ».
Par ailleurs, l’école coloniale ne transmet pas seulement un savoir moderne et des valeurs républicaines, elle suscite une sociabilité de classe d’âge et de génération, et prédispose aux activités associatives, et ludiques, pour partie trans-communautaires. A Maghnia du moins, il en va ainsi du football, pour lequel l’adolescent montre de réelles dispositions. En revanche, le contexte socio-culturel est très différent à Tlemcen, où le fils du moqaddem reste un étranger et un inférieur, à la fois trop indigène pour les Européens et trop rustique pour l’élite autochtone.

En juin 1940, il se distingue dans la défense anti-aérienne de la ville, avant d’être démobilisé un mois plus tard, avec la Croix de guerre, et de regagner son village, où il reprend le fondouk et le travail de la terre, sans enthousiasme.
Trois années passent sans que rien ne change. Il rejoint le MTLD, le parti indépendantiste de Messali, au cours de l’année 1946. Dès lors, il est de toutes les réunions officielles, et mène l’offensive contre le pouvoir local. Placé parmi les têtes de liste de son parti lors des élections municipales de mars 1947, Ben Bella se voit attribuer par le Conseil Municipal, après une première épreuve de force gagnée contre les Européens du premier collège, le soin d’organiser la distribution des « bons de ravitaillement » dans la population « indigène ». Il s’en acquitte efficacement ; son prestige personnel s’en trouve considérablement renforcé, tant dans la population que dans le parti.

Mais tout s’accélère. En moins de deux ans, son statut change du tout au tout. Coopté au comité central de son parti, Ben Bella est également appelé à rejoindre l’Organisation Spéciale (paramilitaire), alors en voie de constitution. Il passe dans la clandestinité, supervise la mise en place de l’OS en Oranie, dont il devient le premier chef régional, et prépare avec Ait-Ahmed, qui dirige l’opération, le « hold-up » de la poste d’Oran. La crise interne au MTLD lui offre de nouvelles opportunités. L’exclusion de Lamine ne lui nuit pas, l’affaire dite « berbériste » lui profite. Après avoir été coopté au CO, le comité de coordination inter-wilayas, pièce essentielle de l’appareil politique du parti, Ben Bella est promu à la tête de l’OS, à l’automne 1949. Personne ne le connaît, en dehors de sa ville natale. Pourtant, l’ancien adjudant des Tabors est d’ores et déjà l’un des cinq ou six principaux dirigeants du premier parti politique algérien.

L’affaire de l’OS finit par retomber, les jugements par être rendus, les condamnés par être oubliés. C’est à peine si les évasions de certains d’entre eux, dont celle de Ben Bella lui-même, en mars 1952, réveillent l’opinion. Quand aux cadres ayant échappé aux arrestations - les « lourds » dans le langage du parti- la direction les éloigne et les recycle dans l’appareil clandestin du PPA. Sur la base d’un accord de principe antérieur, entre Boudiaf et Ben Bella, réitéré et concrétisé en Suisse, où ce dernier confirme le soutien de Nasser, sous condition pour les Algériens de faire leurs preuves, la mise en place du mécanisme insurrectionnel va se réaliser en trois mois, entre août et octobre. Avec Boudiaf en interface, Ben Bella, disposant de l’aide encore modeste mais précieuse des Egyptiens (papiers, ambassades, trésorerie), s’occupe du réseau logistique extérieur, à partir de relais en Libye et au Maroc espagnol, via Madrid, Genève, Rome, Belgrade. En Algérie même, terrain décisif, par définition, Boudiaf joue le rôle essentiel, avec Ben Boulaid, dans la préparation de l’insurrection. Primus inter pares, il est le coordinateur des cinq chefs de zone qui forment la première direction intérieure de fait, bientôt élargie à Krim Belkacem, sans lequel la Kabylie ne saurait être gagnée, et donc le soulèvement tenu pour crédible.

Le 2 novembre, la presse française consacre sa une aux attentats de la veille, dont le nombre et la simultanéité laissent supposer une organisation cohérente d’envergure nationale.
Mais très vite, la tête de l’insurrection échappe au duo Ben Bella-Boudiaf. Entre temps, un véritable pôle de pouvoir s’est constitué à partir d’Alger, autour d’un nouveau duo, formé cette fois de Krim, chef de la zone III (Kabylie), et de Abbane, un ancien cadre PPA sorti de prison, début 1955. Ce dernier organise et relance la capitale, érigée en zone autonome, coordonne rapidement un mouvement jusqu’ici éclaté, en manque de moyens et en quête de stratégie. Il mène l’offensive contre les messalistes, fustige « l’extérieur » qui tarde à remplir ses engagements, attaque directement Ben Bella dès la fin 1955.
Huit mois plus tard, Abbane impose l’idée d’unité nationale sous une seule bannière, ouvrant les rangs du FLN aux anciennes forces politiques : « centralistes », UDMA, Ulémas, PCA, sous condition de se dissoudre dans le Front. Le congrès de la Soummam est son œuvre. Il dote le couple FLN-ALN d’une direction collégiale, unifie l’Armée, rationalise son organisation, impose le primat du politique sur le militaire, et de l’intérieur sur l’extérieur. Abbane en devient pour six mois le véritable leader. Ben Bella, tenu à distance, suspect de vouloir imposer son leadership sous la tutelle de l’Egypte, est incontestablement le grand vaincu de ces premières « assises de la Révolution ».

A la fin de la guerre toutefois, les cartes sont une nouvelle fois rebattues. Promu chef d’Etat Major, Boumédienne réduit progressivement les trois B au rôle de faire-valoir, puis s’oppose directement à Ben Khedda, président du GPRA, qui tente en vain de le destituer. Le futur « groupe d’Oujda » qu’il dirige détient la force armée la plus cohérente et la mieux équipée, mais pas la légitimité politique et historique.
Tandis que s’achèvent les négociations à Evian, il sonde Boudiaf, qui se récuse, contacte alors Ben Bella, qui voit immédiatement le balancier de l’histoire revenir vers lui.

Dans son discours d’investiture en tant que président du Conseil, Ben Bella se réclame des devoirs de la Révolution envers le peuple, au nom du sacrifice du million de shouhadas (martyrs), mais annonce aussi la nécessité d’une nouvelle Révolution, sociale et non plus politique, plus difficile encore que la précédente, et qui a pour nom Socialisme.
Le coup d’Etat Militaire du 19 juin 1965 ne lui en laisse pas le temps. Sa destitution ne suscite pas de puissante réaction populaire, sauf à Annaba, et la peur n’explique pas tout. En fait, le pays est las des querelles politiques. A la veille du 19 juin 1965, la situation de Ben Bella est contrastée. S’il a encore la faveur d’une bonne partie des masses, le nouveau zaïm ne jouit plus de la ferveur caractéristique des premiers temps de l’indépendance. Le désenchantement est là. Si l’école a fait des progrès remarquables, la pression des ruraux, dans un contexte de démographie galopante, n’est pas endiguée. Elle est considérable à l’intérieur et dans les villes, où la ruée sur les biens vacants ne permet pas de régler les deux questions majeures, le logement et l’emploi. Dans ce contexte ambivalent d’enthousiasme persistant et de morosité croissante, l’aspect policier du régime se renforce. L’opposition se réfugie en France, ou dans les pays voisins, mais reste divisée, tandis que les tensions se durcissent au sein du pouvoir.

Ben Bella n’est pas fondamentalement lié à une idéologie en particulier, même s’il est attaché au socialisme et au rôle central de l’Etat. Il promeut ainsi la mise en place de l’autogestion, s’inspirant notamment de l’expérience de Tito en Yougoslavie. Cuba ainsi que l’Egypte Nassérienne ont également constitué des références pour le nouveau président.
Sur le plan international, l’Algérie se positionne très vite parmi les principaux leaders du non alignement et du Tiers Monde. En octobre 1962, Ben Bella se rend à New York, où les Nations Unies viennent tout juste d’intégrer l’Algérie en tant que 109éme membre. Après avoir reçu par John Fitzgerald Kennedy, qui a soutenu l’indépendance de l’Algérie, il s’envole pour Cuba, au moment de la crise des fusées. Ces deux visites symbolisent à elles seules la volonté de pragmatisme et la politique de non alignement de l’Algérie indépendante. Ahmed Ben Bella sillonne le monde, et rencontre les grands dirigeants de la planète. Auréolée par le prestige de sa Révolution, l’Algérie constitue un modèle pour les peuples du Tiers-Monde et la lutte contre l’impérialisme. Alger devient le meilleur soutien des mouvements révolutionnaires, notamment en Afrique, si bien que la capitale algérienne est bientôt surnommée « la Mecque des mouvements de libération ». Che Guevara, Nelson Mandela ou encore Amilcar Cabral y ont séjourné et s’y sont entrainés avec l’aide de l’Algérie à mener le combat chez eux.

Ahmed Ben Bella compte sur cette stature internationale pour accroitre son leadership à l’intérieur. Cependant, des divisions apparaissent, et le Président est destitué en juin 1965 pour voir Houari Boumediene (Ministre de la Défense) lui succéder. Ce changement à la tête de l’Etat n’affectera pas le cap fixé sur la politique socio-économique et la position de l’Algérie sur la scène internationale.
Après des années passées dans l’oubli, Ben Bella revient sur le devant de la scène politique au début des années 1990, avec le Mouvement Démocratique Algérien (qu’il a fondé) mais sans obtenir toutefois le succès espéré aux élections. Le premier président de l’Algérie indépendante ne bénéficie sans doute pas du même statut auprès des générations nées après l’indépendance, qui forment déjà la majorité de la population Algérienne, et alors que le pays a beaucoup changé.

Ahmed Ben Bella se consacre surtout à des dossiers internationaux et soutient des causes liées à son engagement passé, tels que la Palestine et l’Irak. En 2007, il sera nommé président de la Commission des Sages africains, structure chargée de la prévention et solution des problèmes du continent Africain, puis deviendra membre du comité de parrainage du Tribunal Russell sur la Palestine.
Soutenant le mouvement altermondialiste, il publia également un livre (Ainsi était le Che) dédié à Ernesto Che Guevara, qu’il avait bien connu lors de son séjour en Algérie au début des années 1960. En tant qu’analyste expérimenté de la vie politique et des relations internationales, et véritable mémoire vivante d’une page de l’Histoire Algérienne et Africaine, Ben Bella continuait à plus de 95 ans, d’animer les réunions de la Commission des Sages africains et à recevoir des personnalités africaines ou autres, parmi lesquels François Hollande lors de sa visite à Alger en décembre 2010.

« Vous savez les chars, ça donne toujours des idées » Ahmed Ben Bella

Nou artrouv’

David GAUVIN



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