Témoignages - Journal fondé le 5 mai 1944
par le Dr Raymond Vergès

Accueil > Politique > Edito

Bloody Sunday : 50 ans après, la situation de l’Irlande du Nord toujours pas réglée

lundi 31 janvier 2022, par David Gauvin


Le 30 janvier 1972 à Londonderry, des militaires ouvraient le feu sur une manifestation pacifique de militants catholiques. Treize personnes sont mortes le jour même, et une quatorzième quelques mois plus tard. Voici, à partir de dépêches de l’AFP de l’époque, le récit de ce « Dimanche sanglant », moment clé des trois décennies de « Troubles » ayant opposé républicains, surtout catholiques, partisans d’une réunification avec l’Irlande, et unionistes protestants, défenseurs de l’appartenance de l’Ulster à la Couronne britannique. Néanmoins, malgré l’accord du vendredi saint, la situation nord irlandaise n’est toujours pas réglée.


Le conflit nord-irlandais, appelé aussi « les Troubles », est une période de violences et d’agitation politique en Irlande du Nord dans la seconde moitié du XXe siècle. Il débute à la fin des années 1960 et est considéré comme terminé entre 1997 et 2007 selon les interprétations. La violence continue cependant après cette date, mais de façon occasionnelle et à petite échelle, tandis que la plupart des groupes belligérants déposent les armes. Le conflit commence dans la seconde moitié des années 1960 par un mouvement pour les droits civiques contre la ségrégation confessionnelle que subit la minorité catholique. L’opposition entre républicains et nationalistes (principalement catholiques) d’une part, loyalistes et unionistes (principalement protestants) d’autre part sur l’avenir de l’Irlande du Nord entraîne une montée de la violence qui dure pendant trente ans. Elle est le fait de groupes armés républicains, comme l’IRA provisoire dont le but est de mettre fin à l’autorité britannique en Irlande du Nord et de créer une République irlandaise sur l’ensemble de l’île, et loyalistes, comme l’Ulster Volunteer Force formée en 1966 pour stopper ce qu’il perçoit comme la détérioration du caractère britannique du pays, mais aussi d’émeutes populaires et des forces de sécurité de l’État britannique (armée et police). La collaboration entre les forces de sécurité britanniques et les paramilitaires unionistes, niée par les gouvernements successifs, est désormais admise. Le conflit nord-irlandais est diversement défini par plusieurs de ses acteurs, soit comme une guerre, un conflit ethnique, une guérilla ou une guerre civile. L’action des groupes armés républicains (principalement l’IRA provisoire) est considérée comme du terrorisme par les forces de sécurité britanniques, mais aussi comme une révolution, une insurrection ou une résistance militaire à l’occupation et à l’impérialisme britannique par leurs partisans. Les historiens sont partagés sur ces qualifications, certains refusant l’usage du terme « terrorisme ».

Interroger les relations entre l’Irlande, la Grande-Bretagne et son Empire, c’est s’engager sur un terrain délicat où la charge émotionnelle est élevée, où les enjeux politiques et mémoriels continuent de peser de tout leur poids. Les hommes du XIXe siècle et, plus récemment, les chercheurs qui ont investi ce champ d’étude ont proposé des analyses et des interprétations ariées, certaines contradictoires, souvent à l’origine de très ives polémiques. Les tensions se sont cristallisées autour de deux problèmes que l’on peut formuler – mais certainement pas résoudre – simplement : L’Irlande au XIXe siècle, partenaire ou colonie de la Grande-Bretagne ? Les Irlandais, victimes ou acteurs de l’impérialisme britannique ? Dans un débat des plus fournis, les désaccords ont pu porter sur la validité des critères retenus pour mesurer le degré et les formes de la subordination de l’Irlande, sur la place accordée dans l’analyse aux discours des contemporains au sujet de l’Empire, sur le rôle joué par les Irlandais dans l’Empire – notamment lorsque certains se sont mués en colonisateurs – ou encore sur les usages de la comparaison avec d’autres situations de sujétion. La présence anglaise remonte au XIIe siècle, mais la véritable mainmise sur l’Irlande a débuté sous le règne d’Henri VIII. Par actes successifs aux XVIe et XVIIe siècles, la conquête militaire est ensuite allée de pair avec l’imposition de l’autorité politique et spirituelle des souverains. Les terres confisquées aux catholiques qui refusaient de se convertir furent redistribuées à des colons protestants anglais ou écossais. Puis, au tournant des XVIIe et XVIIIe siècles, un arsenal législatif antipapiste – les Penal Laws – est venu parachever la soumission de l’île. Les catholiques irlandais, qui représentaient 80 % de la population, étaient devenus des sujets de seconde zone, dépossédés et exclus de toute position de pouvoir 

En 1916, sous la direction de l’Irish Republican Brotherhood, du Sinn Féin et de l’Irish Citizen Army de James Conolly, éclate l’insurrection de Pâques 1916 à Dublin, qui proclame la République au nom de Dieu et des générations disparues. Le centre de Dublin est bombardé par des navires de guerre et l’insurrection est écrasée au bout d’une semaine. James Conolly, Patrick Pearse et les autres meneurs sont passés par les armes, mais le Sinn Féin en retire une popularité accrue : il remporte triomphalement les élections de décembre 1918, constitue un parlement irlandais (le Dáil Éireann) et proclame l’indépendance. Le pouvoir britannique dissout le parlement. Un nouveau soulèvement éclate, qui dure trois ans. Le 6 décembre 1921, des négociations entre le gouvernement britannique et les dirigeants nationalistes irlandais aboutissent au traité de Londres, qui fait de l’Irlande, amputée de six comtés de l’Ulster, un dominion au sein de l’empire britannique, l’Irish free state, qui se dotera d’une constitution en octobre 1922. La partition de l’île s’est faite sur des critères économiques, l’Ulster étant la région la plus développée à l’époque ; elle comprend six comtés, dont deux avec une faible majorité catholique. Ce traité est ratifié de peu par le Dáil Éireann en décembre 1921, mais est rejeté par une large majorité. Cela entraîne la Guerre civile d’Irlande qui dure jusqu’en 1923, opposant les adeptes d’une poursuite de la lutte pour obtenir l’indépendance complète de l’île et les partisans du compromis de 1921. Durant ses premières années, ce nouvel État est gouverné par les vainqueurs de la guerre civile. Cependant, en 1932, Fianna Fáil, le parti des opposants au traité, dirigé par Éamon de Valera, remporte les élections (il restera au pouvoir jusqu’en 1948). En 1933, De Valera, devenu président du conseil, fait abolir le serment au souverain du Royaume-Uni. En 1937, il fait adopter une nouvelle constitution qui renomme l’État en Éire ou en anglais Ireland et en français, Irlande (preface to the Constitution). Un traité conclu en 1938 avec le Royaume-Uni, lui laissant ses bases navales en Irlande, entérine cette indépendance. L’Irlande reste neutre durant la Seconde Guerre mondiale, interdisant même officiellement au Royaume-Uni l’usage militaire de ses ports et aéroports. En février 1948, le parti Fine Gael remporte les élections. Le gouvernement de coalition qu’il constitue avec le parti travailliste proclame la République d’Irlande, le 18 avril 1949, quittant le Commonwealth. L’Irlande du Nord est créée le 3 mai 1921 en application de la loi sur le gouvernement de l’Irlande de 1920 qui divise l’Irlande entre Irlande du Nord et Irlande du Sud. Le 6 décembre 1922, l’Irlande du Nord est devenue une région du nouvel État irlandais indépendant, l’État libre d’Irlande, mais dès le lendemain, le parlement d’Irlande du Nord décide de quitter le nouvel État pour rester au sein du Royaume-Uni.

Cette décolonisation incomplète, d’autant plus sur les terres d’Europe, crée toujours des troubles. La réunification de l’Irlande est un projet soutenu par une partie des habitants de l’île d’Irlande et visant à mettre fin à la division entre Irlande indépendante et Irlande du Nord sous souveraineté britannique. La constitution d’un État indépendant du Royaume-Uni sur l’intégralité du territoire de l’île est l’aspiration historique des républicains et nationalistes irlandais. À l’opposé, les unionistes et loyalistes s’opposent à cette idée, et appuient l’appartenance de l’Irlande du Nord au Royaume-Uni. En 2009, une enquête a reflété que 21 % des citoyens nord-irlandais appuient une Irlande unie. En République d’Irlande, ce pourcentage monte jusqu’à 80 % des sondés. Le Sinn Féin est un parti favorable à la réunification. En Grande-Bretagne, les enquêtes montrent un appui proche de 40 % pour cette idée. L’idée d’une Irlande unie a été envisagée selon différents modèles de réunification : le fédéralisme ou le conféderalisme, en passant par l’État unitaire. L’article 15.2 de la Constitution de l’Irlande, promulguée en 1937, prévoit la possibilité de dévolution à l’État irlandais. En 1999, les articles 2 et 3 de la Constitution ont été amendés pour abandonner la revendication territoriale sur le Nord, en complément du pacte de l’accord du Vendredi saint. Les indicateurs économiques confirment ce que les partisans de la réunification attendent depuis longtemps. Depuis le Brexit, l’Irlande renforce ses liens marchands avec l’Irlande du Nord et s’éloigne doucement du Royaume-Uni. Selon les chiffres provisoires du bureau des statistiques de la province, la croissance économique de l’Irlande du Nord a été la meilleure du Royaume-Uni en 2021. Au troisième trimestre, elle n’était inférieure que de 0,3 % à celle d’avant la crise sanitaire – mieux qu’en Angleterre, en Écosse ou au Pays de Galles, les autres nations constitutives du Royaume-Uni. Certes, le très important secteur public a atténué l’impact de la pandémie au niveau de l’emploi mais on semble loin de la catastrophe annoncée par Londres. Un commerce florissant entre nord et sud, une réduction des échanges entre l’Irlande et le Royaume-Uni, et une Irlande du Nord qui reprend du poil de la bête : autant de constats qui tombent à pic alors que les négociations entre Bruxelles et Londres se poursuivent. Mais avouer que la situation n’est pas si mauvaise serait une volte-face impossible pour Boris Johnson. Admettre que l’Irlande du Nord s’en tire mieux que le reste du Royaume-Uni parce qu’elle fait encore partie du marché commun européen remettrait en question l’essence même du Brexit. Malgré ces réussites économiques, l’heure de la réunification politique de l’île n’a pas encore sonné. Avant de proposer un référendum, il faudra réfléchir à la forme que prendrait ce nouvel État, à sa capitale, sa monnaie, son drapeau, ses services publics, son système de santé, la protection de ses différentes communautés et surtout… son appartenance ou non à l’Union européenne.

« The real battle just begun (Sunday, Bloody Sunday)
To claim the victory Jesus won (Sunday, Bloody Sunday)
On Sunday, Bloody Sunday, yeah
Sunday, Bloody Sunday » U2

Nou artrouv’

David Gauvin



Un message, un commentaire ?

signaler contenu

Plan


Facebook Twitter Linkedin Google plus