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par le Dr Raymond Vergès

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Cabinet de conseil privé, un scandale d’Etat

mercredi 19 janvier 2022, par David Gauvin


L’État consacrerait au moins 160 milliards d’euros par an pour régler les factures liées à la sous-traitance de ses missions. Une situation dont les proportions inquiétantes sont dénoncées dans une récente note par une centaine de cadres et d’agents publics, dont certains travaillent dans les administrations les plus prestigieuses.


Pour mener à bien ses missions, l’État ne peut désormais plus faire autrement : il doit recourir massivement à l’appui d’entreprises privées. À tel point qu’un quart de son budget annuel, entre 160 et 190 milliards d’euros, serait dédié à rémunérer des opérateurs privés, selon les estimations d’un collectif d’une centaine d’agents et cadres publics. Regroupés sous l’étendard “Nos services publics”, ces agents entendent révéler “de l’intérieur” les dysfonctionnements de l’État. Selon eux, la capacité de la puissance publique à agir de manière souveraine est sapée par une sous-traitance à présent plus subie que choisie. Concrètement, la sous-traitance aussi appelée “externalisation” consiste à “confier à un acteur privé la réalisation de tout ou partie de l’action publique, en autonomie ou en soutien des collectivités publiques”. Elle peut prendre deux formes distinctes : s’opérer sous le régime de la concession ou de la délégation de service public (par exemple pour la gestion des transports publics) ou via des prestations de services privées qui sont des missions plus ponctuelles (à l’hôpital, à l’école…).

Ernst & Young, McKinsey… Parfois inconnus du grand public, ces noms de grands cabinets de conseil ont été mis en lumière pendant la crise sanitaire. Le cabinet McKinsey ayant notamment participé, aux côtés du ministère de la Santé, au déploiement de la campagne vaccinale. Cet exemple récent s’inscrit dans un mouvement général : l’État délègue de plus en plus de tâches à des opérateurs privés. “C’est un fait établi : l’externalisation au sein des administrations publiques s’est accrue depuis plusieurs années”, peut-on lire en préambule du rapport d’une mission d’information – constituée de députés de la commission des finances de l’Assemblée nationale – rendu public ce mardi 18 janvier 2022. Parmi l’ensemble des missions externalisées (transports, déchets, etc.), on trouve donc les prestations de conseil. Des missions que la Cour des comptes regroupe en cinq catégories : conseil en stratégie, accompagnement à la transformation (notamment numérique), expertise juridique et financière, conseil en communication, conseil en gestion des ressources humaines. En 2019, l’État français (État et autres administrations) a payé la somme de 814 millions d’euros en “dépenses de conseil”, selon la Fédération européenne des associations en conseil en organisation (FEACO). Par exemple, Bercy a eu recours aux prestations de conseil pour 32,2 millions d’euros cette année-là et le ministère de l’Intérieur pour 27 millions d’euros. Des chiffres qui ont progressé en 2020 : 37,1 millions pour Bercy et 33 millions pour l’Intérieur.

La stratégie vaccinale mise en place par le gouvernement ont été confiés au cabinet de conseil américain McKinsey, ainsi qu’à plusieurs autres cabinets (Accenture, Citwell et JLL), selon les révélations faites par Le Canard Enchaîné et le site Politico (en anglais) début janvier. Ces prestations extérieures s’élèveraient à 2 millions d’euros par mois pour McKinsey, selon Le Point, et 1,2 million d’euros pour Accenture, d’après Mediapart. D’autres cabinets sont également sollicités, comme JLL Consulting, Roland Berger, ou Deloitte. Le cabinet de conseil américain McKinsey, surnommé « la Firme », a été créé par James McKinsey dans les années 1920. Sa clientèle rassemble aujourd’hui tout le gotha : « des PDG, des ministres, des chefs d’Etat », énumère Le Monde, qui a publié une longue enquête sur « la Firme », vendredi 5 février. « Quand on fait appel à eux, il y a une part de snobisme, on achète aussi une réputation », explique un concurrent au quotidien du soir. Et la tarification des services s’en ressent. Grâce à son influence, le puissant cabinet affichait, en 2019, un chiffre d’affaires de 8,3 milliards d’euros, selon le magazine américain Forbes. Le siège social de McKinsey & Company France Inc. se trouve à Wilmington, dans l’Etat du Delaware (États-Unis) – qui est aussi le fief du nouveau président américain, Joe Biden. L’avantage de cette adresse, située bien loin de ses bureaux parisiens sur les Champs-Élysées ? Une société qui détient une boîte aux lettres dans cet État, sans y exercer d’activité réelle, est dispensée d’impôt sur les bénéfices. McKinsey ne paierait ainsi, selon les informations du Monde, qu’un forfait fiscal symbolique de 175 dollars par an.

La première rencontre entre Emmanuel Macron et McKinsey remonte à 2007. Le jeune énarque de 29 ans est alors inspecteur des finances et rapporteur général adjoint de la commission Attali, rappelle Le Monde. Emmanuel Macron “impressionne” l’assistance – composée de grands patrons, d’économistes ou d’intellectuels – durant les travaux de cette commission chargée de formuler des propositions pour “libérer” la croissance française, à la demande du président Nicolas Sarkozy. Parmi eux, se trouvent Eric Labaye et Pierre Nanterme, respectivement patrons de McKinsey France et d’Accenture, détaille le quotidien. Emmanuel Macron fait aussi la rencontre de Karim Tadjeddine, alors chef des consultants de McKinsey. Avec ce dernier, Emmanuel Macron – qui a entre-temps intégré la banque d’affaires Rothschild & Cie – entre en 2010 dans le conseil d’administration du think tank « En temps réel ». Ils y rencontrent Thierry Cazenave, avec lequel ils collaboreront quelques années plus tard sur son livre « L’Etat en mode start-up » (Eyrolles, 2016). Aujourd’hui, Emmanuel Macron est chef de l’État. Il a créé après son élection, en novembre 2017, une direction interministérielle à la transformation publique (DITP) et placé à sa tête un certain Thierry Cazenave, qui supervise toutes les missions commandées aux cabinets de conseil privés, comme McKinsey. Quant à Karim Tadjeddine, il est justement chargé de ces missions pour l’État au sein du cabinet américain. Un « entre-soi qui dérange », écrit Le Monde. Selon le journal, la DITP, qui dispose d’un budget global de 100 millions d’euros sur le quinquennat, a pour l’instant dépensé 30,2 millions pour les seules prestations de consultants privés. Cette entre soi sur le dos des contribuables est un scandale. Mais pire, au lieu de moderniser l’organisation de l’État régalien, ces cabinets les désorganisent et contribuent à la perte de savoir faire de l’État. La gestion de la crise sanitaire démontre à quel point ces « faucons » des politiques libérales sont nocifs.

« Ce qui est en jeu, aujourd’hui, c’est la reconquête de la démocratie contre la technocratie : il faut en finir avec la tyrannie des “experts”, style Banque mondiale ou F.M.I., qui imposent sans discussion les verdicts du nouveau Léviathan (les « marchés financiers », et qui n’entendent pas négocier mais “expliquer” ; il faut rompre avec la nouvelle foi en l’inévitabilité historique que professent les théoriciens du libéralisme ; il faut inventer les nouvelles formes d’un travail politique collectif capable de prendre acte des nécessités, économiques notamment (ce peut être la tache des experts, mais pour les combattre et, le cas échéant, les neutraliser. » Pierre Bourdieu

Nou artrouv’

David Gauvin


Une société privée a participé aux côtés du ministère de la Santé au déploiement de la campagne vaccinale.



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