Edito

L’indépendance économique ne justifie plus les atteintes graves à l’environnement : la leçon du peuple du Groenland

David Gauvin / 8 avril 2021

Les Groenlandais ont porté le parti Inuit Ataqatigiit (IA), formation écologiste de gauche, en tête des élections parlementaires, ce mardi. Forte de ses 36,6% des suffrages, elle récolte douze sièges sur les 31 que compte l’Assemblée du territoire autonome danois et devrait prendre la tête du prochain gouvernement. Le parti social-démocrate Siumut, qui domine la vie politique au Groenland depuis 1979, n’arrive qu’en deuxième position, à 24,9% des voix. Les élections se sont transformées en référendum sur l’exploitation des mines d’uranium et de terres rares (expression qui désigne un groupe de métaux qui servent notamment dans la fabrication des téléphones et ordinateurs), dont la compagnie australienne Greenland Minerals, financée par une firme d’Etat chinoise, a obtenu une licence d’exploration en 2010.

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Le Groenland est un pays constitutif du royaume de Danemark et un pays d’outre-mer associé à l’Union européenne, situé entre les océans Arctique et Atlantique, à l’est de l’archipel Arctique, au nord-est de l’Amérique du Nord. Bien qu’appartenant physiographiquement au continent nord-américain, le Groenland a été politiquement et culturellement associé à l’Europe — en particulier à la Norvège et au Danemark, les puissances coloniales, ainsi qu’à l’île voisine d’Islande — pendant plus d’un millénaire. Le Groenland est la deuxième plus grande île du monde. Plus des trois quarts de son territoire sont couverts par la seule calotte glaciaire contemporaine en dehors de l’Antarctique. Avec une population de 56 421 habitants au 1er janvier 2021, il est le pays le moins densément peuplé au monde.

Durant la Seconde Guerre mondiale, le Groenland se détache socialement et économiquement du Danemark, alors occupé par les Allemands. En 1940, l’Islande danoise est occupée par les Britanniques et leur flotte de guerre surveille les côtes du Groenland. L’année suivante les Américains aident les Britanniques et des liens se nouent avec le Canada et les États-Unis. Ceux-ci, qui considèrent que l’île appartient géographiquement à l’espace « des Amériques » défini par la doctrine Monroe, avaient déjà fait en 1867 une offre de rachat du Groenland et de l’Islande. En 1946, le président Harry S. Truman renouvelle l’offre et propose 100 millions de dollars pour l’achat de l’île. Le Danemark, qui après la guerre avait repris le contrôle du territoire, refuse cette offre. Le début du XXIe siècle voit une montée de l’indépendantisme groenlandais. Par ailleurs, la Russie entreprend une remilitarisation en Arctique tandis que la Chine développe ses investissements au Groenland, commence à y exploiter des terres rares et propose d’y construire des aéroports. La richesse du sous-sol en matières premières, pétrole, gaz et minerais rares, peu exploités du fait des orientations écologiques du gouvernement danois, attire les investisseurs. Dans ce contexte, le président américain Donald Trump réitère l’offre des États-Unis d’acheter l’île. La Première ministre danoise répond que ce territoire n’est pas à vendre et que cette idée est « absurde », mot qui suscite l’irritation du président américain. Le 23 août, le département d’État des États-Unis manifeste son intention d’ouvrir un consulat à Nuuk en 2020. En mai 2020, après plusieurs mois d’immobilité dus à la pandémie COVID-19, la commission chargée de préparer un projet de constitution pour le Groenland a repris ses travaux.

La pêche représente 95 % des exportations. Il existe un accord de partenariat en matière de pêche entre la Communauté européenne, d’une part, et le gouvernement du Danemark et le gouvernement local du Groenland. Le Groenland présente un fort potentiel minier et pétrolier. Ses eaux côtières recèleraient des réserves de pétrole équivalentes à la moitié de celles de la mer du Nord. Le réchauffement climatique va faciliter l’accès à ces ressources. L’US Geological Survey estime les réserves pétrolières à la moitié de celle de l’Arabie saoudite. Cela représenterait environ 10 % des réserves mondiales connues. Les réserves de gaz sont importantes, mais elles n’ont pas été évaluées précisément. Le groupe américain Alcoa envisage l’implantation d’une grande usine d’aluminium sur la côte ouest (Maniitsoq). Elle pourrait occuper 5 000 personnes à la construction, et créer environ 700 emplois. L’investissement prévu est de l’ordre de trois milliards d’euros. La date prévue de mise en service était 2014. Ce projet suscite d’ores et déjà un conflit avec le Danemark. Le gouvernement groenlandais souhaite que les droits d’émission de gaz à effet de serre soient ceux d’un pays en voie de développement. Actuellement, ce sont les règles danoises qui s’appliquent. Elles impliquent une pénalisation de la production de gaz à effet de serre. À la pointe sud de l’île, dans le sous-sol du plateau surplombant la ville de Narsaq, la compagnie australienne Greenland Minerals and Energy Ltd a découvert ce qui pourrait être le plus grand gisement mondial de métaux rares (Kvanefjeld). L’exploitation des richesses du sous-sol est une perspective à double tranchant : elle ouvre la possibilité de s’affranchir de la tutelle danoise, mais, ce faisant, menace l’environnement et les traditions.

L’exploitation de ces énormes réserves est une possibilité pour réussir l’indépendance de l’île. Mais le peuple groenlandais a préféré faire le choix du long terme par leur vote et ont démontré de leur maturité. Au lieu de piller leur ressource pour obtenir leur objectif politique, ils ont préféré protéger leur terre et s’orienter vers un autre mode de développement. Cela démontre qu’il existe toujours une alternative à la mondialisation libérale qui détruit les peuples et la Terre.

« Nous ne sommes pas des invités sur cette planète, elle nous appartient autant que nous lui appartenons, son passé nous appartient, de même que son avenir. » Amine Maalouf

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David Gauvin