Edito

La diplomatie de l’olympisme, l’exemplarité d’un mode de gouvernance vacciné des impérialismes

David Gauvin / 26 juillet 2021

Un présentateur de la télévision japonaise a mentionné le nom Taïwan, suscitant l’ire de Pékin. Cela fait près de quarante ans que la délégation de l’île autonome participe aux Jeux olympiques sous le nom de Taipei chinois, en vertu d’un vieil accord de compromis.

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Point de Taïwan aux Jeux olympiques. Les 68 athlètes de la délégation insulaire participent aux épreuves sous le nom de "Taipei chinois", depuis déjà de nombreuses éditions. Et si cette expression surprend parfois les téléspectateurs, c’est bien l’hymne olympique qui retentira en cas de médaille d’or. Le drapeau national bleu et rouge est lui remplacé par un drapeau modifié, où figurent les anneaux olympiques. La Chine considère en effet ce territoire comme une province à part entière. Et gare aux impairs. Pékin monte systématiquement au créneau à la moindre utilisation du mot "Taïwan", considéré comme un slogan politique qui remet en cause son unité.
Fruit d’un compromis, ce nom est utilisé depuis près de quarante ans lors des compétitions internationales, écrit le Taïwan News (en anglais). Avant 1981, souligne le quotidien, la délégation concourait sous le nom de "République de Chine", par opposition à la "Chine". Le débat n’est pas limité au sport, puisque l’île participe sous ce nom à plusieurs instances internationales, comme l’Organisation mondiale du commerce, le Fonds monétaire international et la Banque mondiale.

Après sa défaite face au Japon en 1895 lors de la Guerre sino-japonaise (1894-1895), la Chine signe le Traité de Shimonoseki par lequel elle doit céder Taïwan à l’Empire du Japon. Cette colonisation s’accompagne d’une certaine ségrégation, mais également d’une japonisation-assimilation de la population, et de l’industrialisation de l’île. Lors de la défaite de 1945, le Japon remet Taïwan à l’ONU, qui en confie la stabilisation à la République de Chine, des troupes chinoises du Kuomintang viennent donc reprendre rapidement le contrôle de l’île, avec le soutien des États-Unis. En 1949-1950, les nationalistes du Kuomintang, à la suite de leur défaite dans la guerre civile chinoise (1927-1950), fuient l’Armée de libération et la création de la République populaire de Chine par le Parti Communiste chinois, s’y établissent alors deux millions de Chinois du continent, en majorité des troupes, avec l’ambition de reprendre le continent au Parti Communiste chinois. Sous l’impulsion de Tchang Kaï-chek, ils imposent un régime de parti unique ou le Kuomintang domine et l’état d’urgence, et poursuivent l’industrialisation de l’île. La démocratisation démarre dans les années 1970 et progresse tandis que le pays rejoint bientôt le groupe des « pays développés ». Dans les années 1990, différents partis sont autorisés et des élections sont mis en place. Le débat politique se polarise autour de la question de l’indépendance.

La situation actuelle est le résultat d’un vieil arrangement trouvé en 1979, lors de la résolution dite de Nagoya. Jusqu’ici, Taïwan participait sous le nom de République de Chine, et la Chine boycottait les JO, contrariée par ce différend sur le nom. Un compromis a finalement été trouvé pour permettre aux deux délégations de participer, mais l’île autonome avait dû adopter un nouvel emblème et un nouveau drapeau. Taïwan a tout de même boycotté les JO de Lake Placid et de Moscou, en 1980, afin de dénoncer cette mesure. Mais l’île a fini par signer un accord définitif avec le CIO l’année suivante. Le nom de "Taipei chinois" est donc apparu pour la première fois aux Jeux olympiques de 1984, lors de l’édition organisée à Los Angeles. Aujourd’hui encore, les tensions restent vives et Pékin ne laisse rien passer. Lors de la cérémonie d’ouverture, vendredi 23 juillet, un présentateur du diffuseur japonais NHK a d’ailleurs créé une polémique en citant le nom de Taïwan. La présidente de l’île, Tsai Ing-wen, a aussitôt complimenté le Japon sur Facebook, en le qualifiant de "bon voisin". Et n’a pas caché sa satisfaction de voir "Taïwan se ten[ir] sur la scène mondiale", quand les porte-drapeaux Lu Yen-hsun et Kuo Hsing-chun sont entrés dans le stade La députée Claire Wang est allée encore plus loin, en partageant son rêve du "jour où nous pourrons entrer dans le stade en tant que Taïwan ».

Ce conflit territorial qui dure depuis 1950 a trouvé dans l’olympisme une voie vers l’apaisement. Mais notons quand même que le bellicisme est l’oeuvre des héritiers de Chang Kaï Chek. Malgré un développement économique phénoménal, les inégalités sont faramineuses. 1% des habitants détiennent 16% des richesses du pays. Au cours des dix dernières années, la croissance économique annuelle a été en moyenne de 6,2 % par an. Avec un PIB de 14 000 dollars par habitant, Taiwan se trouve à un niveau de richesse proche de celui de l’Espagne. La fin de l’industrie de masse a conduit une grande partie de la population dans la pauvreté. Alors que le gouvernement de Pékin mène une stratégie d’éradication de la grande pauvreté, celui de Taipei se demande s’il pourra défiler tous les 4 ans sous un drapeau. Mais nous pouvons retenir que ce que l’ONU n’a pu faire, le CIO l’a réalisé. Nous ne pouvons que regretter que le comité d’organisation des jeux des îles le soit lui incapable.

« Le spectacle du monde ressemble à celui des jeux olympiques : les uns y tiennent boutique ; d’autres paient de leur personne ; d’autres se contentent de regarder" Pythagore

Nou artrouv’

David Gauvin