Le revenu universel : idée authentiquement libérale pourtant défendue par des candidats de « gauche »

14 mars 2022, par David Gauvin

Le « revenu universel », défendu par plusieurs candidats de gauche, a fait une entrée tonitruante dans la campagne présidentielle. Mais malgré les bonnes intentions et faute d’une vraie ambition, la mesure risque d’achever la liquidation de la protection sociale.

Il s’agit en réalité d’une idée déjà ancienne, défendue notamment par un Américain, prix Nobel d’économie en 1976, Milton Friedman. Dès 1969 c’est, d’après l’économiste, la solution pour éradiquer la grande pauvreté : on ne touche pas à l’équilibre de répartition des richesses, tel qu’il est produit par le capitalisme, mais on procure à tous un revenu minimum de subsistance afin de sortir de l’insupportable, qu’il n’y ait enfin plus personne qui crève de faim dans une société aussi riche. On retrouve cette idée dans Utopia de Thomas More (en 1516 !) ou défendue par le révolutionnaire américain Thomas Paine, le français Charles Fourier, le mathématicien Bertrand Russell ou l’anglais James Meade (également prix Nobel, en 1977). En 2013, le prix Nobel d’économie Paul Krugman se prononce à son tour en faveur d’un revenu de base.

Tel qu’il est maintenant assez généralement présenté, le revenu universel, ou revenu de base, est un substitut de toutes les formes d’aides existantes : allocations logement, familiales, rentrée scolaire, RSA, primes à l’emploi, etc. Toutes ces diverses allocations sociales ont fini par créer un maquis dans lequel même les plus spécialistes finissent par se perdre. Il y a une dépense financière considérable mais également humaine et de l’intelligence, car les gouvernements successifs ont complété le dispositif avec un empilement d’administrations qui, pour certaines, font de la norme autour de ces questions, pendant que d’autres passent leur temps à faire du contrôle (par exemple en vérifiant que tous les critères d’obtention sont bien remplis ou qui luttent contre la fraude), ou que d’autres encore sont chargées de la mise en place, du suivi ou de la distribution. Comble de l’horreur, les objectifs curatifs de ces aides multiples ne sont donc pas atteints au final car, comme le démontrent des études récentes, les bénéficiaires potentiels abandonnent souvent une demande à laquelle ils ont droit, découragés par la complexité des démarches pour l’obtenir.

Les défenseurs du revenu universel mettent donc leur projet en avant, soulignant qu’il n’y a pas de système alternatif proposé pour répondre à ce problème spécifique. De surcroît, les plus hardis font remarquer que l’automatisation qui s’annonce dans un futur assez proche va créer des millions de chômeurs supplémentaires (théorie contestée par quelques économistes) et que le revenu universel sera, là aussi, une réponse à ce désastre annoncé. Mais le vrai frein à la mise en place d’un tel système est-il réellement économique ? On peut en douter. Car, en réalité, c’est tous les équilibres de notre société qui sont touchés par ce qui constituerait alors une véritable révolution. les raisons de l’intérêt à gauche sont nombreuses et fondées : si le montant de l’allocation est assez élevé pour vraiment couvrir les besoins de base, la déconnexion entre le travail et le revenu permettrait à chacun de refuser un emploi pénible, nuisible ou sous-payé – ou d’être en position de négocier de meilleures conditions salariales – et de réaliser des activités gratifiantes et utiles, mais non valorisées par le marché du travail : étudier, élever ses enfants, soigner un proche etc. Ce serait aussi un moyen d’éradiquer la pauvreté dans un contexte où l’emploi se raréfie sous l’effet de la robotisation et de l’informatisation, notamment en mettant fin au problème du non-recours au RSA (près de 50%). Le caractère automatique et inconditionnel permettrait enfin de supprimer les contrôles bureaucratiques – souvent intrusifs et moralisateurs – que nécessitent de nombreux dispositifs d’aide actuels.

L’idée n’a toutefois rien d’intrinsèquement radical ou anticapitaliste, même telle qu’elle est formulée par des intellectuels ou militants classés à gauche. Ainsi, le philosophe belge Philippe van Parjis, cofondateur du Collectif Charles Fourier, à qui l’on doit la réactivation de l’idée en Europe dans les années 1980, décrit son projet en 1985 en des termes pour le moins surprenants. Que propose-t-il exactement ? De supprimer toutes les prestations sociales publiques et de verser à la place à chaque individu une allocation universelle financée par un impôt progressif : « Parallèlement, dérégulez le marché du travail. Abolissez toute législation imposant un salaire minimum ou une durée maximum de travail. Éliminez tous les obstacles administratifs au travail à temps partiel. Abaissez l’âge auquel prend fin la scolarité obligatoire. Supprimez l’obligation de prendre sa retraite à un âge déterminé ». L’objectif est de combiner l’efficacité et la flexibilité du marché avec la protection du revenu de base. Cette option ressemble étrangement à "l’impôt négatif" imaginé par le très libéral Milton Friedman en 1962. Dans la vision du fondateur américain de l’École de Chicago, l’État verse à toute personne en dessous d’un certain seuil de pauvreté un revenu de base (mais pas universel, donc), tout en privatisant les services publics et en se débarrassant de la sécurité sociale, de manière à retirer les entraves à la libre concurrence. Dans la version de Friedman, l’allocation transforme les individus en consommateurs suffisamment solvables pour acheter leur assurance-santé auprès des différents prestataires privés. Quant au revenu lui-même, son montant doit être assez bas pour que l’on ne puisse pas se passer d’emploi ; il agit par conséquent comme une subvention aux entreprises, qui peuvent moins payer leurs salariés. L’industrie des assurances privées y gagnent, de même que les employeurs, mais l’intérêt est loin d’être évident pour le reste de la population. Ainsi ces promoteurs dît de « gauche », sont favorables à l’abandon de la valeur travail fondatrice de toute société de progrès. Face à eux, nous devons promouvoir le « droit au travail », à la dignité et au salaire décent. Là est la vrai révolution.

« La vraie question, c’est celle-ci : le travail ne peut être une loi sans être un droit. Nous n’insistons pas, ce n’est point ici le lieu. Si la nature s’appelle providence, la société doit s’appeler prévoyance. » Les Misérables Victor Hugo

Nou artrouv’

David Gauvin

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