Le temps des victoires : création d’une vaste « zone à éviter » (ATBA - Area To Be Avoided) au large de La Réunion

9 juin, par David Gauvin

Qui a dit que le peuple réunionnais était condamné à subir les schémas descendants de la mondialisation marchande et à n’être que le spectateur impuissant des flux prédateurs qui saturent son océan ?

L’approbation définitive par l’Organisation Maritime Internationale (OMI) de la création d’une vaste « zone à éviter » (ATBA — Area To Be Avoided) au large de nos côtes est bien plus qu’une excellente nouvelle environnementale. C’est un événement politique majeur, un point de bascule. Cette victoire, arrachée de haute lutte face aux géants des mers et aux pavillons de complaisance, administre une preuve éclatante : lorsque l’intelligence réunionnaise s’organise, s’appuie sur la rigueur de son expertise et refuse la fatalité, elle est capable de plier les logiques de profit des empires maritimes et d’imposer sa propre loi au niveau mondial.

Saluons ce triomphe de l’ingénierie locale. Notre océan Indien n’est pas une autoroute logistique coloniale livrée à l’anarchie des marchands ; il est notre espace de vie, notre sanctuaire, et nous venons d’en reprendre les clés.

L’affirmation souveraine par la rigueur scientifique

Le succès de ce projet, porté dès l’origine par l’expertise du CROSS Réunion, repose sur un mécanisme rigoureux où la science locale est devenue une arme juridique internationale. C’est ici qu’intervient le rôle fondamental de l’association Globice (Groupe d’Études des Cétacés de l’Océan Indien). En fournissant des années de données de géo-localisation et d’études comportementales sur les mammifères marins, Globice a permis de cartographier scientifiquement les zones de vulnérabilité absolue autour de notre île.
Le mécanisme technique validé par le Comité de la sécurité maritime (MSC) de l’OMI est d’une grande clarté : il cible spécifiquement les navires de charge de plus de 300 tonneaux effectuant un transit pur, sans escale prévue à La Réunion. En éloignant obligatoirement ces mastodontes de nos côtes Sud et Est, la mesure désamorce un triple engrenage mortifère.
D’abord, elle réduit drastiquement le risque de ship strikes(collisions), les routes de ces cargos coupant jusqu’alors de plein fouet les corridors migratoires et les habitats de reproduction des grands cétacés. Ensuite, elle supprime le fracas acoustique sous-marin qui désoriente la faune marine. Enfin, en repoussant le trafic vers le large, elle protège nos côtes des zones les plus exposées aux courants, aux vents et aux houles cycloniques, tout en libérant nos pêcheurs artisans des dangereuses interactions avec le grand trafic international.
Nous démontrons ainsi que nous n’avons nullement besoin de tuteurs extérieurs, de schémas technocratiques parisiens ou de doctrines hors-sol pour ordonner notre espace. En imposant le contournement de l’île, La Réunion vient de prouver qu’elle a quitté l’enfance politique : elle agit désormais en puissance souveraine sur son environnement immédiat.

Le codéveloppement régional comme bouclier

Cette mesure, qui entrera en vigueur sous six mois, trace le chemin de ce que doit être la coopération et le codéveloppement dans notre bassin. Conçu en démarche coordonnée avec l’île Maurice et soutenu par la Commission de l’Océan Indien (COI) — sous l’impulsion d’experts pétris de l’intérêt régional comme Thomas Rostaing —, ce bouclier maritime démontre la force de l’union sacrée des peuples de la Tricontinentale insulaire. Ensemble, nous cessons d’être des confins isolés pour devenir les maîtres d’œuvre d’une sécurité maritime partagée.

Cette capacité à sanctuariser nos eaux doit désormais libérer nos audaces économiques. Si nous sommes capables de réguler le trafic des empires marchands, nous sommes tout aussi capables de briser le carcan du grand import exclusif. Cette victoire doit être le carburant de nos prochaines conquêtes : organiser nos propres lignes maritimes régionales, sécuriser nos approvisionnements de proximité de Durban à Calcutta, et faire s’effondrer le coût de la vie par la liberté de notre commerce régional. La maîtrise de notre mer est le prélude indispensable à la conquête de notre autonomie matérielle.

Lever le temps de la fierté et de la responsabilité

Face à un monde trop souvent marqué par le cynisme et la déconstruction des liens sociaux, cette avancée historique nous insuffle une immense fierté. Elle nous rappelle que le suivisme est un choix, mais que la résistance constructive en est un autre, infiniment plus fécond. Le découragement n’a plus sa place ici.
En unissant les forces de la science de terrain, de l’engagement associatif de Globice et de la volonté politique régionale, nous venons de prouver que tracer les chemins neufs de notre propre destin est à notre portée. Face au vieux monde des monopoles et des décisions verticales, faisons lever le temps de la Réunion debout, audacieuse, responsable et victorieuse.

Comme le rappelait Paul Vergès pour nous inciter à ne jamais douter de nos propres forces :

« Le moment est venu où un peuple doit cesser d’attendre que son avenir soit dicté par d’autres. La dignité d’un peuple commence là où s’arrête sa soumission aux décisions venues d’ailleurs. »

Nou artrouv’

David Gauvin

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