Témoignages - Journal fondé le 5 mai 1944
par le Dr Raymond Vergès

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Missak Manouchian, apatride mais français par le sang versé

samedi 23 avril 2022, par David Gauvin


Il y a 78 ans, le 21 février 1944, Missak Manouchian, chef militaire de l’unité de la Résistance communiste des francs-tireurs et partisans – Main-d’œuvre immigrée (FTP-MOI) de la région parisienne, fut fusillé au Mont-Valérien (Hauts-de-Seine). Le service de propagande allemand utilisa sa photographie pour réaliser sa campagne « L’armée du crime » autour de la malheureusement célèbre Affiche Rouge.


« Vous avez hérité de la nationalité française, nous, nous l’avons méritée. » La scène se passe à l’hôtel Continental à Paris, le 15 février 1944. S’appuyant sur les Brigades spéciales des renseignements généraux de la préfecture de police de Paris, les nazis sont venus à bout du « groupe Manouchian » qui, depuis deux ans, harcèle les troupes d’occupation. Les nouveaux maîtres de l’Europe se croyaient tout-puissants, mais voilà que, recourant à une tactique de guérilla urbaine rudement efficace, une soixantaine de jeunes gens aux noms difficiles à prononcer et mal armés exécutent en deux ans une trentaine de soldats et dignitaires allemands dans la capitale. Ce 15 février, une parodie de procès est organisée dans le Grand Hôtel de la rue Scribe. Face à la presse collaborationniste qui le conspue, Missak Manouchian prononce cette phrase qui résonne jusqu’à aujourd’hui. Quelques jours plus tard, le 21 février 1944, il est fusillé au Mont-Valérien, en même temps que 21 de ses camarades. Il a 37 ans.

Missak Manouchian est né le ler septembre 1906 dans une famille de paysans arméniens du petit village d’Adyaman, en Turquie. Il a huit ans lorsque son père trouvera la mort au cours d’un massacre par des militaires turcs. Sa mère mourra de maladie, aggravée par la famine qui frappait la population arménienne. Agé de neuf ans, témoin des atrocités du génocide des Arméniens perpétré par la Turquie, Missak Manouchian en restera marqué pour la vie. De nature renfermée, il deviendra encore plus taciturne ce qui le conduira, vers l’âge de douze ou treize ans, à exprimer ses états d’âme en vers : "Un charmant petit enfant /A songé toute une nuit durant/ Qu’il fera à l’aube pourpre et douce / Des bouquets de roses ». Recueilli comme des centaines d’autres orphelins par une institution chrétienne après avoir été hébergé dans une famille kurde, Missak gardera toujours le souvenir du martyre arménien mais aussi de la gentillesse des familles kurdes, ce qui le rapprochera, 25 ans plus tard, de ses camarades juifs de la résistance en France, eux-mêmes confrontés au génocide de leur peuple.

Arrivé en 1924 avec son jeune frère à Marseille, Missak apprendra la menuiserie et s’adonnera à des métiers de circonstance. Il consacrera les journées de chômage aux études, fréquentant les "universités ouvrières" créées par les syndicats ouvriers (CGT). En 1934, à la suite des événements du 6 février, Missak adhère au parti communiste ainsi qu’au HOC (Comité de secours pour l’Arménie, plus particulièrement sa section française), originellement HOK (Haï Oknoutian Komité), forme abrégée de Hayastani Oknoutian Komité où Hayastani correspond à « Arménie ». Le HOK est créé le 13 septembre 1921 par le gouvernement de la République soviétique d’Arménie pour collecter des ressources dans la diaspora, alors que l’Arménie subissait le blocus allié, en même temps que la Russie soviétique. En 1934-1935, époque de la montée du Front populaire, le HOC connaît un développement notable des effectifs et a besoin de nouveaux cadres ; lors du congrès de juillet 1935, Missak Manouchian est proposé par la direction pour le poste de « deuxième secrétaire » (Haïc Kaldjian étant le premier en tant que « secrétaire général ») et élu, devenant donc un permanent de l’organisation. Il devient aussi membre du conseil central, en même temps, entre autres, que Mélinée Assadourian, déléguée du comité de Belleville, qui est de plus engagée comme secrétaire (dactylographe) ; elle deviendra la compagne de Missak en 1937.

Le 2 septembre 1939, Missak Manouchian est arrêté ainsi que Haïc Kaldjianalors que l’interdiction du Parti communiste et des organisations proches intervient seulement le 26 septembre, un mois après le pacte germano-soviétique. Manouchian peut cependant sortir de prison en octobre et est affecté comme engagé volontaire dans une unité stationnée dans le Morbihan. Après la défaite de l’armée française en juin, il reste sous le contrôle des autorités à l’usine Gnome et Rhône d’Arnage (Sarthe), qu’il quitte illégalement au début de 1941 pour revenir à Paris. Il est de nouveau arrêté peu après le 22 juin 1941, date de l’invasion de l’URSS par les Allemands, et incarcéré sous contrôle allemand au camp de Compiègne. Il est libéré au bout de quelques semaines, aucune charge n’étant retenue contre lui. Il habite avec son épouse, Mélinée, au 11 rue de Plaisance dans le 14e arrondissement de Paris de 1941 jusqu’au 16 novembre 1943, date de son arrestation. À partir de 1941 puis en 1942, il entre dans le militantisme clandestin, mais on sait peu de choses de ses activités au sein de la MOI (Main-d’œuvre immigrée) clandestine. Il devient responsable politique de la section arménienne au cours de l’année 1941, se trouvant donc sous l’autorité du « triangle » de direction de la MOI : Louis Gronowski, Simon Cukier, sous le contrôle de Jacques Duclos. Un élément intéressant réside dans la familiarité durant ces années des Manouchian avec Micha et Knar Aznavourian, sympathisants communistes, engagés dans la résistance dans une activité très importante, le « Travail allemand » (la démoralisation des soldats allemands et l’assistance à leur désertion ; le recrutement d’agents allemands pour le renseignement), comme en a témoigné Charles Aznavour, en particulier en 1985. En février 1943, Manouchian est versé dans les FTP-MOI, groupe des Francs-tireurs et partisans - Main-d’œuvre immigrée de Paris : il s’agit de groupes armés constitués en avril 1942 sous la direction de Boris Holban, Juif originaire de Bessarabie. On doit mettre à son actif l’exécution (par Marcel Rayman, Leo Kneler et Celestino Alfonso), le 28 septembre 1943, du général Julius Ritter, adjoint pour la France de Fritz Sauckel, responsable de la mobilisation de la main-d’œuvre (STO) dans l’Europe occupée par les nazis. Les groupes de Manouchian accomplissent près de trente opérations dans Paris du mois d’août à la mi-novembre 1943.

Les fascistes et les racistes tuent , face à eux se lèveront toujours les communistes.

« Si j’ai le droit de dire en français aujourd’hui,
Ma peine et mon espoir, ma colère et ma joie,
[…]
C’est que ces étrangers, comme on les nomme encore,
Croyaient à la justice, ici-bas, et concrète.
Ils avaient dans leur sang le sang de leurs semblables.
Ces étrangers savaient quelle était leur patrie.
[…]
Un innocent aux fers enchaîne tous les hommes.
[…]
Leurs portraits sur les murs sont vivants pour toujours.
Un soleil de mémoire éclaire leur beauté.
[…]
Leur vie tuait la mort
[…]
Lorsqu’on ne tuera plus
Ils seront bien vengés
Et ce sera justice. »

Paul Eluard

Nou artrouv’

David Gauvin



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