Edito

Quand le franc empêche la décolonisation

Manuel Marchal / 6 février 2020

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Cela fera bientôt 60 ans que la France a cessé officiellement de coloniser des pays d’Afrique. Force est de constater que sur de nombreux points, la décolonisation reste inachevée. C’est notamment le cas en ce qui concerne la monnaie. En Afrique de l’Ouest, le maintien du franc CFA empêche les Etats d’avoir une politique monétaire, car le franc est adossé à l’euro, et comme le rappelle souvent Justin, l’émission de la monnaie ainsi que la garde du stock d’or restent une prérogative de la France.

Cette décolonisation inachevée imprègne les esprits, même là où officiellement le franc n’est plus une monnaie. C’est le cas à Madagascar. Cela fait plus de 15 ans que le franc FMG n’a plus cours, il a été remplacé par l’ariary, sur la base de 1 ariary=5 francs FMG. Rappelons que l’ariary est le nom de la monnaie qui existait dans le Royaume de Madagascar avant la colonisation.
Durant une période de transition, la valeur en francs était écrite sur le billet en ariary, mais cela fait bien longtemps que cette mesure n’existe plus. Autrement dit, plus rien d’écrit ne rappelle le franc, et pourtant cette monnaie qui n’a plus cours reste omniprésente dans les conversations.

Ainsi, à la recherche d’un taxi pour retourner la nuit tombée à la maison située dans un quartier éloigné du centre, le chauffeur annonce le prix du voyage : « cent mille » en utilisant les mots français. Mais « cent mille » quoi, ariary ou francs ? Le fait que l’interlocuteur donne le prix en utilisant des mots français laisse entendre qu’il parle en francs, ce qui se vérifie dans la conversation. Donc en réalité, le prix demandé est de 20.000 ariary. Logiquement, le chauffeur aurait dû donc dire « roa alina ariary » et non pas « cent mille ». Mais c’est cette dernière proposition qui est utilisée, alors que cela fait plus de 15 ans que le franc n’existe plus à Madagascar.

Pourquoi ? Sans doute parce que le mot franc renvoie à « France », l’ancienne puissance coloniale. Les colonisateurs français ont donc réussi le tour de force de maintenir une certaine colonisation des esprits grâce à la monnaie qu’ils ont imposée à Madagascar. Ceci est source de perte de temps et d’incompréhension dans les nombreuses transactions de la vie quotidienne. En effet, il faut à chaque fois se demander si la personne parle en francs ou en ariary, et comme le plus souvent c’est en francs, alors il est nécessaire de faire la conversion mentalement en ariary pour connaître un prix.
Voilà pourquoi le franc, même s’il n’existe plus officiellement dans un pays, empêche la décolonisation des esprits ce qui contribue à entretenir la confusion.

M.M.