Edito

Sémantique et hégémonie culturelle

Mathieu Raffini / 27 mai 2020

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Depuis le début de la crise du COVID-19, deux expressions nous ont été imposés et sont aujourd’hui dans le langage courant : les gestes barrière et la distanciation sociale.
Si les gestes en question sont nécessaires, car ils permettent de protéger les autres tout en se protégeant, l’utilisation précise de ces termes n’est pas anodine.
En effet, ils participent à la bataille menée par les capitalistes, nos gouvernants, pour atteindre l’hégémonie culturelle et s’assurer qu’aucune action, aucun geste ne soient pensés ou effectués en dehors de ce spectre, et ainsi assurer le maintien de leur pouvoir, politique, idéologique comme économique.
Cette bataille pour l’hégémonie culturelle a lieu dans tous les pans de notre société. Pour ne citer qu’un exemple, il semble aujourd’hui normal d’assurer la rentabilité de services qui sont pourtant censés être non-marchands, et ce même si les contradictions de cette logique apparaissent actuellement au grand jour, avec par exemple le domaine de la santé publique, qui a et qui répond encore malheureusement aujourd’hui à cette logique.

Mais revenons à ces deux termes, les gestes barrière et la distanciation sociale. D’un point de vue sémantique, et étymologique, ils répondent à deux logiques : celle de l’individualisme et également celui d’un discours martial.
Pour le discours martial, ce n’est pas étonnant, car c’est la ligne de conduite qui a été prise par Macron et le gouvernement à savoir le « nous sommes en guerre », etc.
Néanmoins, ce qui nous intéresse est le discours individualiste qui est porté par ces termes. En effet, cela correspond exactement à la logique capitaliste de l’individu placé au-dessus du collectif. Et cela se ressent ainsi dans ces termes, aussi anodins qu’ils puissent paraître.
Cette bataille pour l’hégémonie culturelle est ici renforcée par la volonté d’alimenter la peur de l’autre, et c’est précisément ce que veulent dire ces termes : la distanciation sociale appelle à s’éloigner des autres, non pas pour les protéger mais bien pour soi, tandis que les gestes barrière, encore une fois signifient empêcher les autres de nous transmettre la maladie et non de protéger les autres.

Encore une fois, il ne s’agit pas de l’usage populaire qui est fait de ces deux expressions, néanmoins, il faut se rappeler qu’aucun terme n’est anodin en politique.
Bien qu’ils soient entrés dans le langage courant, on peut envisager d’utiliser d’autres termes, plus bienveillants et collectifs, à savoir les « gestes protecteurs » et la « distanciation physique ».
Plus certainement, ces mots, qu’ils soient devenus communs ou non doivent encourager à la vigilance et nous appeler à reprendre dès maintenant le flambeau de la bataille pour l’hégémonie culturelle.

Mathieu Raffini



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  • « Aucun terme n’est anodin en politique. Bien qu’ils soient entrés dans le langage courant »
    Assez d’accord avec toi, bien que le champ mériterait d’être élargi.
    Des « gestes barrière » d’abord. Il faut reconnaitre que notre société ne manque de « barrières » de toutes sortes qui nous sont imposées quotidiennement et dans tous les domaines. On aurait pu utiliser le terme « geste protecteur » ou « de protection » encore que cela peut s’appliquer dans d’autres domaines, justement, pour remettre en cause les barrières… sociales, éducatives ; économiques etc… il ne faut pas donner de mauvaises idées au peuple !
    De la « distanciation sociale » ensuite : comme si il n’y avait pas assez de distanciations « sociales » dans notre société ! Entre les allocataires des minima sociaux et les PDG, entre les salariés et les actionnaires de grandes entreprises, entre les petits producteurs agricoles et les lobbies qui accaparent tout, entre les personnels soignants et les grands patrons de la santé, etc, etc, alors qu’il ne s’agit que d’une distanciation physique des individus.
    Enfin en ce qui concerne les termes qui ne sont pas anodins en politique, je te donne un exemple : "métropole". Voilà un terme qui n’était presque jamais utilisé dans le langage courant à la Réunion jusqu’aux années soixante pour désigner la France. On parlait de la France. Il y avait même un créolisme : lorsqu’on parlait de quelqu’un qui se rendait en France, on disait qu’il « partait pour France ». Je pourrais ajouter d’autres expressions encore utilisées comme « poule de France », voire « gouïave de France. On ne parlais pas de poule « de métropole » ou gouïave de métropole ».Cela n’avait pas de sens. Et puis Michel Debré est arrivé avec « métropole », et tout le mode s’est aligné. Même des dirigeants autonomistes qui, au lendemain de 1981, se sont convertis à « métropole » alors qu’auparavant ils ne parlaient que de France. Aujourd’hui, la cause est entendue, tout le monde à la Réunion ne parle plus que de métropole. C’est là une victoire sur l plan idéologique de la droite et des conservateurs. Encore que le terme « métropole » par rapport à sa colonie soit celui qui convienne le mieux.
    J’ajouterai sur ce point qu’à l’école, on apprenait, bien sûr, la géographie et l’histoire de France, mais en même temps, dans un livre différent, à la couverture cartonnée, la géographie et l’histoire de la Réunion de Jules et Paul Hermane. Personne n’y voyait une velléité de « séparatisme »
    Dernier exemple, et j’en aurai terminé : jusque dans les années soixante, lors qu’on parlait de la Réunion on disait que Saint-Denis en était la capitale. Mais les choses, tout doucement, ont changé. Il n’y a de capitale que lorsqu’il y a un pays. Or la Réunion n’est pas un pays, c’est un département français. Une « chose », un « caillou » jeté en mers par je ne sais quel beau diable, sans plus. Il ne peut donc y avoir de capitale
    Cela dit, on arrive à ce paradoxe où un non-pays qui a trois capitales, une capitale du sud, Saint-Pierre, une capitale de l’ouest, la première dans son histoire, Saint-Paul, et une capitale de l’est, Saint-Benoit, et pas de capitale du tout, juste un chef-lieu ! Au fond, un canard sans tête… la tête lé à Paris, à dix mille kilomètres !
    Comme quoi, oui, les mots ont un sens et « aucun terme n’est anodin en politique ». Mais pas qu’en politique
    GML

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