Santé

Chikungunya : C’est le Réunionnais le coupable !

Témoignage

Témoignages.re / 7 janvier 2006

N’étant greffé à La Réunion que depuis 35 petites années, je ne puis témoigner que sur cette période.
J’atteste donc que depuis 35 ans, j’ai toujours eu à subir alternativement les assauts d’Aedes Aegypti et de son compère Aedes Albopictus sans jamais avoir le chikungunya.
J’atteste que, depuis 35 ans, les défunts sont toujours honorés de fleurs, fraîches le plus souvent, et que les soucoupes, dessous de pots et autres ex-voto ont toujours été autant d’aubaines pour les pontes des 2 complices ailés.
J’atteste que, 35 années durant, j’ai, au gré des campagnes électorales, visité des milliers de cours à Sainte-Marie, Saint-Paul, Saint-Louis, Saint-Pierre, Saint-André, etc... Partout j’ai vu des femmes et des hommes exprimant un amour culturel de la nature, soignant leurs cours transformées en jardin extraordinaire et méticuleusement balayées dès le soleil levé.

J’atteste avoir vu dans toutes ces cours, des plantes en pot avec leur sous pot et parfois de nombreux moustiques tournant autour de splendides capillaires.
J’atteste, en ma qualité de Réunionnais de 35 années, avoir souvent entendu battre sur mon barreau avant d’entendre le cri : “prophylaxie”. L’équipe qui passait chez moi finissait par connaître le terrain et se rendait tout droit aux emplacements à risques pour les traiter au grésyl.
J’atteste que cette équipe me répétait sans cesse : pas de soucoupe avec de l’eau dormante, changez fréquemment l’eau de votre bac à boutures, et autres conseils simples et pertinents.
J’atteste que cette équipe avait conscience de l’importance de sa mission. J’atteste que ce sentiment était gratifiant car son chef m’a souvent répété que c’était grâce à leur action que le palu était en passe d’être éradiqué.

J’atteste qu’au cours de séances de porte-à-porte autour de l’Étang-Saint-Paul, j’ai rencontré des hommes et des femmes souffrant d’éléphantiasis.
J’atteste que, peu à peu, au fil de ces 35 années, cette mutilation n’a plus affecté personne. Mais j’atteste également qu’au fil des ans, les passages des équipes de prophylaxie s’espacèrent toujours plus jusqu’à disparaître.
J’atteste que le travail de prévention de ces équipes n’a jamais été relayé par une diffusion systématique de spots radio et télé, sans cesse renouvelés afin d’entretenir les réflexes d’une prévention efficace.
J’atteste qu’en 35 années, aucune campagne soutenue, de sensibilisation de la maternelle à l’université, n’a été entreprise.
J’atteste que, durant ces 35 années, toutes ces actions relevaient de la seule compétence de l’État.

J’atteste que, durant ces 35 années, la surveillance des 3 principaux points d’entrée à La Réunion que sont le port de la Pointe des Galets, les aéroports de Gillot et Pierrefonds, étaient placés sous la surveillance sanitaire des services de l’État.
J’atteste que, tout au long de ces 35 années, le système de distribution des aliments a été profondément bouleversé entraînant une inflation des déchets ménagers. J’atteste également que, des années durant, les services d’État de la santé publique ont toujours barguigné les mesures d’aide aux communes pour mettre fin aux décharges sauvages.
J’atteste que, 35 années durant, le relâchement de la vigilance sanitaire a vu La Réunion être infestée par diverses mouches des fruits, maladies de la tomate, de l’ail, ver blanc et pestes végétales.

J’atteste que, dans la 35ème année de ce laxisme institutionnel, dont j’ai été le témoin, l’Albopictus s’est mis à diffuser un virus dont il avait été privé de tous temps et qui lui a été offert sur un plateau malgré des mises en garde circonstanciées.
Je constate que, plutôt que de recourir à la transparence la plus totale, on a d’abord tenté de minimiser le danger tout en mégotant sur les moyens à mettre en œuvre.
J’atteste, et ne suis pas le seul à m’en indigner, qu’au terme de ce lent et long processus d’abandon sanitaire de la population de l’île - tous gouvernements confondus -, les responsables de ce désastre annoncé ont désigné un bouc émissaire.

Je constate, en écoutant les interventions de ces responsables que ce bouc émissaire sont les habitants de La Réunion. Comme l’a dit l’éditorialiste du “Quotidien”, "Pourquoi en effet se priver de cette réponse toute faite" ?
J’atteste que ce procédé est le pire qui soit. Il est illusoire de penser une seule seconde mobiliser les Réunionnais en les accusant des maux qui les accablent et dont ils ont bien conscience qu’ils sont le fardeau de ceux qui les stigmatisent et affectent de les morigéner.
Il est temps de changer de cap, faute de quoi l’échéance de juin 2006 risque de n’être qu’un rendez-vous manqué.

Jean Saint-Marc