Santé

« Cluster » à La Réunion : arrêter de culpabiliser les Réunionnais victimes des décisions de la France

Une constante dans l’histoire de notre pays : rendre les Réunionnais coupables des errements parisiens

Manuel Marchal / 14 août 2020

Alors qu’il est clairement établi que l’aggravation de l’épidémie de coronavirus ne peut s’expliquer que par le relâchement des mesures visant à sécuriser l’arrivée des passagers à La Réunion, un responsable de l’ARS estime que la découverte d’un premier foyer de coronavirus dans notre île « vient du relâchement des pratiques de vigilance » soi-disant parce que les Réunionnais n’auraient pas pris conscience de l’épidémie. Une fois de plus, les Réunionnais sont désignés coupables des effets de décisions inconséquentes venant de Paris, comme à l’époque de la répression où la France, pour masquer son refus de développer le pays, avait humilié les Réunionnaises en voulant faire croire que tous les problèmes de La Réunion venaient du fait que « les Réunionnais font trop d’enfants » !

JPEG - 69.6 ko

Un haut responsable de la Santé publique à La Réunion a donné une première analyse suite à l’annonce du premier foyer de coronavirus dans notre pays. D’après François Chièse, directeur de la veille sanitaire à l’Agence régionale de Santé de La Réunion, cité par « le Quotidien » de ce 13 août, il est urgent que les Réunionnais « prennent conscience de la réalité de cette épidémie (…) Il faudrait que ce premier cluster identifié dans l’île soit le point de départ de cette prise de conscience pour tous (…) Cette transmission vient du relâchement des pratiques de vigilance ».

Allègement des contrôles pour plus de 1000 entrants par jour

Dans un pays autre que La Réunion, une telle déclaration n’aurait sans doute pas été prononcée, eu égard à la levée de boucliers qu’elle aurait soulevée. En effet, il est évident que décider de laisser entrer tous les jours à La Réunion plus de 1000 personnes d’un pays où l’épidémie de coronavirus ne cesse de faire des morts et des milliers de nouveaux cas chaque jour, fait courir un risque énorme à une population d’accueil relativement épargnée par la pandémie grâce à son implication dans la bataille contre le coronavirus.
La seule contrainte pour venir à La Réunion depuis la France est la production d’un document indiquant que le passager a été testé négatif au coronavirus quelques jours avant de partir, et une attestation sur l’honneur affirmant l’absence de symptôme. La quarantaine et le test une semaine après l’arrivée ne sont que des recommandations. Aujourd’hui encore, Réunion Première a rappelé que seulement 30 % de ces plus de 1000 passagers par jour font le test à J+7. Cette grave carence a de lourdes conséquences pour la population, car il est établi qu’à de multiples reprises, des personnes testées négatives au coronavirus en France étaient en réalité porteuses du virus qui ne fut détecté qu’une semaine après leur arrivée. Autrement dit, le test obligatoire préalable au départ pour La Réunion n’est pas fiable à 100 %, ce n’est donc pas une protection efficace.
Dans ces conditions, la découverte d’un premier « cluster » à La Réunion n’est pas étonnante. Le refus incompréhensible de limiter le trafic aux seuls vols de rapatriement au moment du premier pic épidémique en France, puis la décision d’autoriser plus de 20 vols par semaine tout en supprimant la quarantaine obligatoire et en laissant libres de leurs mouvements les potentiels cas importés, ne pouvaient que conduire à une aggravation de la situation. C’est cela la réalité, et elle n’engage en aucun cas la responsabilité des Réunionnais, car le maintien de l’ouverture de l’aéroport aux vols venant de France et la fin de la quarantaine leur ont été imposées.

Quand les Réunionnais étaient accusés de faire trop d’enfants...

Alors pourquoi une telle prise de position culpabilisant injustement les Réunionnais est-elle possible dans notre pays ? Tout simplement parce que de tels propos s’inscrivent dans une vieille tradition datant de la fraude électorale et de la répression qui visaient à maintenir Michel Debré et ses amis au pouvoir à La Réunion.
Dès le lendemain de l’abolition du statut colonial, la France avait pris conscience de l’inéluctable croissance de la population de La Réunion. Dans tout pays développé, un tel phénomène est une chance, car cela signifie une population jeune, force de propositions et de productions. La logique aurait voulu que la France accompagne cette croissance démographique en créant les conditions du développement. Tel n’a pas été le cas, car pour les dirigeants français de l’époque, La Réunion était un réservoir de main d’oeuvre immigrée bon marché pour enrichir la France des Trente Glorieuses. Michel Debré était alors un acteur important de cette politique, qui fut marquée par la création du BUMIDOM. Une telle politique visait à utiliser la jeunesse réunionnaise pour développer la France, elle n’avait pas pour but de développer La Réunion. Il fallait trouver à Paris une méthode pour dissimuler son refus de développer La Réunion. L’administration a donc mené une campagne faisant croire aux Réunionnais que si le pays connaissait le chômage, la vie chère et le manque de logement, c’était tout simplement parce que les Réunionnais faisaient trop d’enfants. Les Réunionnaises étaient alors la cible d’une campagne honteuse, assimilées à des animaux qui se reproduisaient trop.
60 ans plus tard, cet état d’esprit reste malheureusement bien présent : Paris n’a jamais tort et les Réunionnais ne peuvent qu’être coupables en cas de coup dur.

M.M.