Santé

Coronavirus à La Réunion : qu’est devenu le Centre de Recherche et de Veille sur les maladies émergentes ?

Pourquoi avoir privé les Réunionnais de l’expertise nécessaire à la prise de décision ?

Manuel Marchal / 18 avril 2020

Si les décisions relatives à l’épidémie de coronavirus à La Réunion sont basées sur celles prises pour la France avec quelques adaptations, c’est parce que dans notre île, « nous n’avons pas le niveau d’expertise suffisant localement pour établir une doctrine ». Pourtant, en 2006, la mobilisation du PCR lors de la crise du chikungunya avait amené le Premier ministre à soutenir la création d’un centre hospitalier universitaire et d’un Centre de Recherche et de Veille sur les maladies émergentes dans l’océan Indien. Le centre de recherche international sur les virus devaient accueillir non seulement des chercheurs réunionnais, mais aussi d’autres venant de structures aussi réputées que l’Institut Pasteur, le CNRS, l’INSERM, l’INRA ou l’IRD entre autres. Si ces projets soutenus fortement par la Région alors sous la présidence de Paul Vergès avaient vu le jour comme prévu, La Réunion disposerait de tous les atouts pour prendre elle-même des décisions s’appuyant sur une expertise scientifique émanant d’un centre de recherche de niveau mondial installé à La Réunion : qu’est devenu le Centre de Recherche et de Veille sur les maladies émergentes ? Où sont les chercheurs de l’Institut Pasteur, du CNRS, de l’INSERM, du CIRAD, de l’INRA et de l’IRD qui devaient y travailler ? Où sont les virologues réunionnais qui devaient être formés pour intégrer ce centre ?

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Paul Vergès avait obtenu de la France la création d’un Centre hospitalier universitaire et d’un centre de recherche sur les maladies émergentes. Si ce centre international de recherche sur les virus avait vu le jour comme prévu, La Réunion disposerait de toutes les données pour définir une stratégie réunionnaise de lutte contre le coronavirus.

Dans une interview publiée hier dans « le Quotidien », Martine Ladoucette, directrice de l’ARS Réunion, a été interrogée sur le thème de la prise de décision des Réunionnais pour une affaire qui les concerne. Voici l’extrait de cette interview :

Question : « Alors que La Réunion est un territoire insulaire, ne serait-elle pas pertinent de gérer cette crise avec davantage d’autonomie dans les décisions ? »
Réponse : « Nous n’avons pas le niveau d’expertise suffisant localement pour établir une doctrine. Les certitudes ou les hypothèses fortes ainsi que les travaux scientifiques sur lesquels nous nous basons viennent du national. Sur le plan local, nous agissons et essayons de faire plus qu’en métropole quand c’est possible en mettant en place une stratégie de dépistage plus efficace par exemple. Nous avons toujours eu ce souci de bien doser les mesures nationales en les adaptant aux réalités locales. »

Autrement dit, les Réunionnais ne seraient pas assez compétents pour prendre des décisions relatives à la gestion de l’épidémie de coronavirus. Ceci serait donc la confirmation d’un grand gâchis car quand Paul Vergès était président du Conseil régional et quand le PCR avait des parlementaires, La Réunion devait accueillir un Centre de Recherches et de Veille Sanitaire d’envergure internationale, ayant donc un niveau d’expertise très élevé.

L’expérience du chikungunya

Tout avait démarré en septembre 2005, quand le PCR avait alerté l’opinion sur le risque d’une épidémie de chikungunya. Les décisions prises par les autorités sanitaires de l’époque ont été à l’origine d’une catastrophe sanitaire, économique et environnementale : près du tiers des Réunionnais contaminés et plusieurs centaines de décès. Le PCR menait la lutte pour que des mesures adaptées soient prises. A Paris, la sénatrice communiste Gélita Hoarau avait obtenu la venue du Premier ministre, Dominique de Villepin. De ces deux visites du chef du gouvernement marquées par des rencontres avec Paul Vergès avaient découlé deux décisions : la création du Centre hospitalier universitaire de La Réunion, et celle d’un Centre de Recherches et de Veille Sanitaire.
Voici les précisions apportées à ce sujet par Gélita Hoarau, dans une interview parue le 22 mai 2006 dans Témoignages.

Question : « La mise en place d’un Centre de Recherches et de Veille Sanitaire est également de nature à rassurer les Réunionnais, non ? »
Réponse : « Bien évidemment. De plus, ce Centre s’ouvrira sur toute la zone de l’océan Indien, ce qui positionne avantageusement La Réunion dans un pôle d’excellence pour la coopération régionale.
Sur ce plan, je pense que Paul Vergès, président de la Région, a mille fois raison quand il insiste sur la nécessité de recruter des jeunes chercheuses et chercheurs réunionnais dans ce Centre. Surtout qu’il existe actuellement des jeunes Réunionnais hautement diplômés (virologues, entomologistes...) et qui cherchent du travail ».

Un centre de recherche international sur les virus était prévu à La Réunion

Le 16 janvier 2007, une délibération de la Commission permanente de la Région Réunion faisait état de l’adhésion de la collectivité au Centre de Recherches et de Veille Sanitaire :
« Les élus de la Commission permanente de la Région ont décidé d’adhérer au Groupe d’Intérêt Scientifique “Centre de Recherche et de Veille sur les maladies émergentes dans l’océan Indien”. Créé à l’initiative du Ministère de la Recherche et en partenariat notamment avec la Région Réunion, suite à l’épidémie de chikungunya, il doit apporter une réponse aux insuffisances du système de surveillance des épidémies à La Réunion, soulignées pendant la crise par l’Inspection Générale des Affaires Sociales (IGAS France) et l’Organisation Mondiale de la Santé (OMS). Ce GIS (Groupement d’Intérêt Scientifique - NDLR) est également l’une des réponses apportées par la cellule chargée de la veille et de la recherche scientifique sur les maladies émergentes, pilotée par le professeur Flahaut, mais aussi aux demandes formulées lors de la conférence de Paris (avril 2006), réunissant les Ministères de la Santé et de la Recherche, les organismes de recherche, les élus et acteurs socioprofessionnels de La Réunion.
En outre, ce GIS s’inscrit parfaitement dans le cadre des préconisations des experts de la COI, réunis à La Réunion en juin 2006 et à celle des Ministres de la Santé, lors de la session d’octobre 2006. La vocation du GIS sera donc double : à la fois nationale (en renforçant la capacité de recherche sur les maladies émergentes) et régionale (en participant à l’effort de veille scientifique et de recherche dans l’océan Indien).
Le comité directeur du GIS réunira des représentants de la Région, du Département, de l’Etat et de la COI, l’ensemble des grands organismes de recherche (CNRS, CIRAD, INRA, IRD, INSERM...), ainsi que des représentants des hôpitaux, de l’Union des médecins libéraux et de l’Université. Ce comité directeur est une instance d’orientation et de décision politique, le comité scientifique, composé à 50% de personnalités qualifiées issues chacune des pays de l’océan Indien et au moins à 25% de scientifiques venant de l’étranger.
Les élus de la Commission permanente ont souligné que la création du GIS CRVOI marque une avancée considérable de la recherche biomédicale pour l’île et l’océan Indien. En effet, il permet d’introduire à La Réunion des organismes de recherche nationaux jusque-là absents : Institut Pasteur, CNRS, INSERM, tout en renforçant la présence du CIRAD, de l’INRA et de l’IRD. En outre, ce GIS CRVOI est un élément important, à la veille de la création du Centre Hospitalier Régional (CHR) avant l’installation, à terme, du CHRU (qui repose à la fois sur la recherche et sur l’enseignement). Les élus ont demandé à ce que la structure puisse offrir des débouchés et de nouveaux emplois pour les jeunes chercheurs réunionnais. Enfin, le GIS permettra également de densifier l’exploitation des plateaux techniques de recherche ».

Quand l’assimilation à la France déresponsabilise

La Réunion avait toutes les cartes en main pour disposer de « l’expertise suffisante pour établir une doctrine » pour reprendre les mots de la directrice de l’ARS : un Centre hospitalier universitaire, la présence de l’Institut Pasteur, du CNRS, de l’INSERM et le renforcement de la présence du CIRAD, de l’INRA et de l’IRD.
Tout cela se passait quand Paul Vergès était président de la Région. Mais depuis 2010, date du changement de majorité à la Région, l’assimilation à la France s’est renforcé. Ainsi, donner de l’argent à ceux qui veulent voyager en France au nom d’une « continuité territoriale » avec un pays distant de 10.000 kilomètres va dans le sens de cet arrimage à une lointaine « mère patrie ». Lors de la crise des gilets jaunes, chacun a pu constater que la revendication principale de la Région était de demander de l’argent à la France pour subventionner les importations venues du continent européen au nom de cette fameuse « continuité territoriale ».
Il est évident que toute position d’assimilation à la France n’est pas de nature à encourager le développement à La Réunion d’un pôle de recherche international sur les maladies émergentes.
Cela concourt au maintien de La Réunion dans une politique d’intégration qui se traduit de la sorte : des aménagements à la marge de décisions prises à Paris. Or, c’est ce schéma qui est décrit par la directrice de l’ARS : « Nous avons toujours eu ce souci de bien doser les mesures nationales en les adaptant aux réalités locales. »

Qu’est devenu le Centre de Recherche et de Veille sur les maladies émergentes ?

Ainsi donc, avec l’organisation soutenue par l’ancienne Région Réunion, un Centre de Recherche et de Veille sur les maladies émergentes s’appuyant sur un Centre hospitalier universitaire, La Réunion aurait été à la pointe de la recherche contre le coronavirus. Sans doute aurait-elle joint ses efforts avec les chercheurs malgaches qui mettent au point un médicament contre le coronavirus, mais surtout, notre île aurait disposé des chercheurs et des données nécessaires pour établir elle-même sa stratégie de lutte contre le coronavirus.
L’interview de la directrice de l’ARS rappelle donc l’immense gâchis dont les Réunionnais ont été victimes au cours de ces 10 dernières années : qu’est devenu le Centre de Recherche et de Veille sur les maladies émergentes ? Où sont les chercheurs de l’Institut Pasteur, du CNRS, de l’INSERM, du CIRAD, de l’INRA et de l’IRD qui devaient y travailler ? Où sont les virologues réunionnais qui devaient être formés pour intégrer ce centre ?

M.M.



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  • Ce sont nous les médecins qui a avons alertés que le chikunguna évoluait comme une épidémie à l’encontre de ce que disait la drass : l’hiver austral permettra la disparition du moustique et donc ne permettra pas de passer au stade de l’épidémie
    Le nombre de cas croissaient à une vitesse impressionnante, toutes nos consultations n’étaient faites que de patients infectés .
    Une pétition a circulé qui a permis d’avoir l’aide de la métropole.
    Un vaccin devait voir le jour, l’armée avait déjà fait des études sur ce vaccin.. on ne l’a jamais eu !!
    1 an de 05/2005 à 05/2006 où la vie des réunionnais a basculé avec de multiples promesses qui n’ont jamais été tenues.
    Qu’en seront des promesses après covid ?
    Je laisse le temps au temps

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