Santé

Coronavirus : la « départementalisation » source de la crise sanitaire à La Réunion

La Réunion : 17508 cas de COVID-19 pour 123 décès ; Kanaky Nouvelle-Calédonie : 121 cas de COVID-19 et aucun décès

Manuel Marchal / 7 avril 2021

Dans plusieurs anciennes colonies françaises, le néo-colonialisme a pris le visage de la « départementalisation », un concept mis en œuvre à La Réunion depuis l’implantation de Michel Debré dans le cadre d’une politique de répression. Ce concept refuse toute responsabilité aux Réunionnais, au profit d’un centre de pouvoir situé à 10.000 kilomètres et qui peut ainsi garantir la conversion des transferts publics en profits privés rapatriés en France. Découlant de la « départementalisation », l’autre concept de « continuité territoriale » a été la justification au maintien de l’ouverture de l’aéroport aux vols avec la France alors que ce pays était déjà touché par la pandémie ce qui n’était pas le cas de La Réunion. Le résultat est là aujourd’hui, et il peut être comparé à d’autres pays sous souveraineté de la République où la « départementalisation » n’a pas pu s’appliquer.

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A La Réunion, la stratégie de laisser entrer le virus a été choisie. Le résultat un an plus tard est le suivant, selon les sources officielles, ce sont 17508 contaminations pour 123 décès.
D’autres territoires de la République situées en dehors du continent européen ont, tout comme La Réunion, le statut de département et sont des îles tropicales. Voici un aperçu de leur situation sanitaire d’après les données déclarées auprès de l’Organisation mondiale de la Santé :
Guadeloupe (396.000 habitants) : 11890 cas pour 177 décès
Martinique (376.000 habitants) : 8163 cas pour 54 décès

D’autres territoires insulaires sous souveraineté de la République française ont pu mettre en œuvre une stratégie visant à bloquer l’entrée du virus. C’est par exemple le cas de la Kanaky Nouvelle-Calédonie (272.000 habitants). Un an plus tard, le bilan y est le suivant : 121 cas et aucun décès.
Quant au pays le plus proche de La Réunion, Maurice, c’est le choix de ne pas laisser entrer le virus qui a été la stratégie choisie, voici le résultat un an après le début de la pandémie : 1121 cas et 12 décès.

Stratégies différentes selon le niveau d’intégration

Ces différents exemples illustrent la situation de plusieurs catégories de pays : indépendants, autonomes sous souveraineté d’un État européen, ou intégrés à un État européen.
Dans les pays intégrés à la France en tant que département, c’est la stratégie de laisser entrer le virus qui a été choisie. Depuis le début de la pandémie, les lignes régulières avec la France sont restées ouvertes. Aucune quarantaine en lieu dédié, comme en Kanaky Nouvelle-Calédonie ou à Maurice, n’était exigée sauf pendant une brève période de l’état d’urgence, et aucun test obligatoire à l’arrivée. La seule protection était un test de dépistage 3 jours avant l’embarquement pour La Réunion. Ceci n’a pas empêché l’arrivée de nouveaux cas importés, et des variants qui sont désormais majoritaires parmi les nouvelles contaminations.
La situation sanitaire de la Guadeloupe et de la Martinique est au moins aussi dégradée qu’à La Réunion, or ces deux pays partagent un point commun avec La Réunion : le statut colonial y a été aboli le 19 mars 1946 et une politique appelée « départementalisation » a été menée par Paris.
En Kanaky Nouvelle-Calédonie, la « départementalisation » n’a pas pu s’appliquer en raison de la résistance du peuple kanak. Malgré des transferts massifs de population visant à rendre les autochtones minoritaires dans leur propre pays, cette résistance permet d’envisager à court terme l’indépendance d’un territoire qui a un statut d’autonomie. Et dans ce pays, c’est la stratégie de ne pas laisser entrer le virus qui a été décidée en lien avec les autorités françaises. Le statut de la Kanaky Nouvelle-Calédonie a donc permis de mettre en œuvre une stratégie différente, avec tous les bénéfices que cela peut procurer.

Le problème du contrôle aux frontières

Ceci illustre la marge de manœuvre pour le moins réduite des autorités locales dans un territoire soumis à la « départementalisation » alors que les conditions géographiques, sanitaires et culturelles sont bien différentes de celles de la France. Ces terres soient des îles tropicales où les seuls point d’entrée sont l’aéroport et le débarcadère des navires de croisières. Ces derniers étant interdits de séjour depuis un an, il était donc facile de contrôler les arrivées à l’aéroport. Faute de locaux suffisants pour admettre en quarantaine pendant 2 semaines tous les nouveaux arrivants, une limitation drastique des entrées devait alors être mise en œuvre. Tel n’a pas été le choix entre le 11 juillet et fin janvier, et des dizaines de milliers de personnes arrivaient encore chaque semaine de France à La Réunion durant cette période avec des pics de fréquentation à l’occasion des vacances.
Compte tenu de la situation sanitaire de la France, les autorités sanitaires responsables de la santé des Réunionnais n’avaient qu’une chose à faire : fermer l’aéroport. Cette mesure de bon sens n’a pas été appliquée au nom du maintien de la continuité territoriale. Plus grave encore, l’année dernière la Région Réunion avait même relancé son dispositif de subvention des billets d’avion pour aller en France ce qui a favorisé les échanges entre La Réunion et un des pays les plus contaminés au monde.

Seconde ligne de défense débordée

Comment justifier l’ouverture quasiment sans contrôle de La Réunion avec un pays qui va sans doute déplorer plus de 100.000 morts à cause de la COVID-19 ? La logique voulait que La Réunion disposât d’une seconde ligne de défense pour gérer la circulation du virus. Cette seconde ligne ne pouvait être qu’un système de santé capable de faire face aux nombreuses formes graves de coronavirus qui n’allaient pas manquer de survenir, et donc suffisamment dimensionné pour encaisser le choc en attendant les vaccins. Les restrictions toujours plus sévères imposées aux Réunionnais montrent que ce n’est pas le cas, d’où la crise sanitaire actuelle.
Au nom d’une « continuité territoriale », les conditions étaient réunies pour qu’un jour ou l’autre, le coronavirus circule à La Réunion. Manifestement, la « départementalisation » ne permet pas de donner les marges de manœuvres suffisantes aux autorités locales pour protéger la population réunionnaise d’une pandémie. D’où l’urgence de dépasser ce régime, c’est désormais une question de santé publique.

M.M.