Les médecins face au chikungunya : du silence à la colère

Le corps médical réclame la vérité

19 janvier 2006

Malgré les interventions répétées de l’Ordre des Médecins auprès des autorités pour que la menace de chikungunya soit considérée dans sa pleine mesure, pour qu’une lutte active soit mise en place au plus tôt, le laxisme, la minoration du danger, la priorité offerte aux intérêts économiques, ont conduit à la situation que vit aujourd’hui La Réunion. Celle d’une alerte épidémique qui compte plusieurs milliers de victimes.

" C’est (toujours) de l’imagination " ?

Lors du point presse de la Préfecture, le 4 janvier, lorsque “Témoignages” a tenté de rapporter les chiffres avancés par certains médecins membres du barreau ordinal, la contestation des autorités ne s’est pas fait attendre. Selon le préfet, Laurent Cayrel, "la polémique sur les chiffres n’a pas lieu d’être", "c’est de l’imagination."
C’est ce décalage énorme entre les déclarations officielles et la réalité de terrain, ce mépris des professionnels de santé, qui conduit aujourd’hui le corps médical, jusque-là réservé, à briser le silence et à manifester sa colère. Il y a bien urgence sanitaire, il serait temps de le reconnaître et d’agir en fonction.

Sortir de l’inertie

Dans un communiqué adressé aux trois quotidiens de l’île (voir notre édition d’hier), 32 médecins du Sud souhaitent que les autorités sortent de leur inertie et rétablissent la vérité. Ils demandent à retrouver "des bases saines de dialogue, avec des chiffres et des qualificatifs plus en rapport avec la réalité."
Le président de l’Ordre des Médecins de La Réunion, Yvan Tcheng, confronté en tant que médecin de ville à une demi-douzaine de cas de chikungunya quotidiens dans une zone qui n’est pourtant pas particulièrement touchée, ne peut que "soutenir" l’initiative de ses confrères "qui ne sont pas là pour faire de la politique, mais pour soigner des malades." Les médecins, quant à eux "bien conscients de l’urgence sanitaire",se rapprochent plus de 1.000 nouveaux cas par semaine que de 700, comme annoncé par la DRASS.

" La maladie est devenue endémique "

"Entre les déclarations officielles, les statistiques officielles, et la réalité, il y a un monde", constate le docteur Yvan Tcheng qui cite pour exemple Tchernobyl, l’amiante ou encore le sang contaminé. "Le discours officiel qui se veut rassurant faisait sourire les médecins. Aujourd’hui, ils sont révoltés comme tout le monde."
C’est, selon lui, dès les premiers cas déclarés qu’il aurait fallu s’attaquer à la destruction des gîtes larvaires. Aujourd’hui, il est déjà trop tard, "la maladie est devenue endémique." Entre le suivi des malades, les dépenses médicales, les arrêts maladies et le manque à gagner pour ceux qui sont aujourd’hui dans l’incapacité de travailler, le chikungunya va engendrer un coût social énorme, va handicaper l’économie réunionnaise. "C’est un problème grave qui n’est pas traité comme tel", déplore le docteur Tcheng.

Estéfani


Les complications de la maladie

" Un sujet tabou "

Lui-même atteint par le virus en mai dernier, le docteur Tcheng nous confirme l’intensité des douleurs. Sept mois après sa contamination, une nouvelle poussée de douleurs l’a accablé pas plus tard que le week-end passé. La résurgence était si intense qu’il remet en doute la question de l’immunité. Rien ne dit que si l’on est piqué une seconde fois, la maladie ne peut pas se déclarer à nouveau. Il fait état de la méconnaissance médicale sur le sujet : "on ne connaît rien, on parle au conditionnel sans aucune certitude. Les complications, on n’en parle pas plus, c’est un sujet tabou." On ne dit rien des risques de transmission materno-foetale, des risques de complications graves rencontrées chaque jour par les hospitaliers, des conséquences des traitements sur le foie qui conduisent certains patients à contracter des hépatites (pas le virus, la maladie).

Estéfani


Réunion Professionnels de la maternité / DRASS vendredi

" On ne sait pas, on est dans le flou "

Les professionnels de maternité ne sont pas épargnés par l’urgence sanitaire du chikungunya. Chaque jour, les cliniques de La Réunion accueillent de nombreuses femmes enceintes ("plein, plein", nous confie-t-on) en proie à de fortes fièvres accompagnées de douleurs intenses.
Pour l’heure, elles sont traitées comme pour le virus de la dengue ou une forte grippe. Si ces professionnels pallient à l’urgence, ils sont assaillis par une multitudes de questions qui les ont poussé à interpeller les services sanitaires de la DRASS qui les recevront vendredi pour une réunion interprofessionnelle. Ils estiment que face au manque de recherche scientifique, d’information relative à la transmission materno-foetale du virus, la DRASS doit réagir, bouger, pour que soit mis en place un espace de débat et de propositions entre les professionnels.
Le virus peut-il entraîner des complications chez l’enfant ? Faut-il accoucher prématurément une femme atteinte ? L’allaitement est-il possible ? Faut-il prendre des mesures particulières à la naissance ? Isoler le nouveau-né ? La littérature ne répond à aucune de ces questions et en dépit des nombreuses investigations de chacun, les professionnels de la maternité en sont toujours au point mort. "On ne sait pas, on est dans le flou", confie la surveillante d’un service de maternité. Il serait intéressant, selon elle, qu’un système d’alerte soit mis en place par la DRASS pour que des études soient engagées au plus vite, que des recherches médicales puissent peut-être permettre de trouver certaines réponses, de soigner plus efficacement encore les patients... Si la maladie n’est pas mortelle, il ne faudrait plus tarder, un seul cas d’encéphalite chez l’enfant aurait du suffire à donner l’alerte, sans attendre que les professionnels ne se mobilisent. Au 5 janvier, 7 cas étaient signalés, mais les chiffres officiels...

Estéfani

Chikungunya

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Témoignages - 82e année


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