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Un professionnel de santé nous livre ses réactions sur la réforme
27 juillet 2004

Philippe de Camaret a travaillé pendant plus de 20 ans comme médecin hospitalier au service des urgences. Aujourd’hui, médecin administrateur à l’hôpital de Saint-Benoît, il assure encore des permanences au service des urgences, affaibli par un manque cruel d’effectifs. Selon lui, cette première étape dans le projet de réforme gouvernemental de notre système de santé va conduire à des offres de soins inégalitaires. Entretien.
Comment percevez-vous, en tant que professionnel, ce premier vote relatif à la réforme de l’assurance maladie ?
- Philippe de Camaret : J’ai l’impression que cette réforme, essentiellement comptable pour l’hôpital, se situe à mi-chemin de la logique du MEDEF, affichée clairement dans son rapport d’il y a trois ans. Il souhaite que le patient prenne à sa charge une partie des soins grâce à un système de financement basé sur des franchises, des bonus-malus et des prix différenciés.
Cette contribution du patient se situe à trois niveaux : la couverture solidaire qui fait appelle à la participation publique, la complémentaire obligatoire avec une mutuelle et enfin la complémentaire facultative pour bénéficier de la gratuité des soins. L’objectif final du MEDEF est clair : le remboursement maladie ne doit plus se faire sur la base du critère de solidarité.
C’est donc la fin de notre système de santé solidaire ?
- Pas encore. Douste-Blazy (le ministre de la Santé - NDLR) propose une réforme technique qui ne va pas au bout des propositions du MEDEF et si tel était le cas, là ce serait la fin de la solidarité en France. Pour le MEDEF, l’entreprise vous donne des jetons, l’équivalent de points que vous placez librement où vous le souhaitez. Un salarié plus âgé, avec des problèmes de santé, va miser sur sa couverture maladie, un jeune préférera investir dans ses loisirs... : c’est là où se situe la liberté pour le MEDEF.
C’est en fait une logique individuelle qui provoquerait la fracture fondamentale de la doctrine française relative aux soins, à la santé, ou encore à la solidarité. Et l’État n’a pas embrayé sur ce point. Pour l’instant, les principes de franchise et d’assurance différenciée selon les risques ne sont pas non plus retenus mais vont se rabattre sur les mutuelles. Disons que la solidarité est préservée pour l’instant.
Mais, forfait et franchise, cela n’est pas la même chose ?
- Disons que d’un côté, Douste-Blazy refuse le principe de franchise, mais de l’autre, il demande une contribution de 1 euro par consultation : cela revient effectivement au même. Une première notion de franchise intervient également au niveau de la couverture complémentaire, avec la fixation d’un seuil de solidarité nationale.
Un des chiffres discutés s’élève à 3.000 francs en dessous duquel les frais sont à la charge du patient. Lorsque que l’on connaît les difficultés de certains malades à s’acquitter de leur forfait hospitalier, multiplié par 10 en 10 ans, et qui sont contraints d’échelonner sur un voire deux ans son remboursement, l’on est en droit de s’inquiéter.
La médecine à deux vitesses nous guette-elle vraiment ?
- La menace est en effet bien réelle. Si le gouvernement n’a pas encore osé touché à la solidarité, l’accès aux soins sera inégalitaire. La Couverture maladie universelle représente un progrès social majeur. Elle a permis à ses bénéficiaires de rejoindre le niveau moyen de consommation, de pouvoir se soigner. Mais lorsqu’il s’agit par exemple des soins dentaires, des frais d’optique, considérés comme non rentables, donc non remboursés, la solidarité nationale ne joue pas et pourtant ce ne sont pas des soins esthétiques, mais bien vitaux.
Il faut également souligner qu’il existe des services sociaux hospitaliers qui s’occupent de régulariser la situation de certains patients qui ne sont même pas inscrits à la sécurité sociale. La PASS (Permanence d’accès aux soins de santé) constitue une autre véritable avancée, avec en premier lieu une prise en charge du malade et après la prise en compte du volet administratif. Nous ne faisons que respecter le Serment d’Hippocrate, à savoir offrir des “soins gratuits aux indigents”.
Limiter les consultations chez le spécialiste ne porte-t-il pas préjudice à la profession ?
- L’idée du médecin référent payé par la collectivité proposée à l’époque par Lionel Jospin était plutôt bonne. Le gouvernement actuel s’en inspire pour plus d’efficacité, pour une meilleure cohérence et organisation des soins. L’expérience de l’Angleterre et de la Belgique offre un relatif succès.
Si l’on se réfère à l’architecture, l’enseignement et la conception de la médecine, celle-ci n’est pas pratiquée par des spécialistes. Au passage, les jeunes générations font fi du code déontologique pour privilégier ce qu’ils considèrent comme de la gestion d’entreprise. En fait, la logique du médecin référent correspond à de la régulation. Pour le gouvernement, l’offre de soins des spécialistes n’est plus suffisante, et c’est en maintenant cette raréfaction, plus avantageuse économiquement, que l’on encercle le patient et le prive de sa liberté.
Dossiers médicalisés, photo d’identité sur la carte Vitale, contrôle des arrêts maladies : le patient est fiché ?
- Disons que l’on veut nous suivre à la trace. La version papier du dossier médicalisé avait déjà été proposée, sans succès d’ailleurs, par la Sécu, il y a dix ans, à la demande de Lionel Jospin, avec les nouveaux carnets de santé que l’on était censé garder à vie.
Pour moi, le dossier médicalisé n’est ni plus ni moins qu’un effet d’annonce. Il est techniquement impossible de ficher tout le monde d’ici deux ans. Les spécialistes en logiciels le disent. Malgré cela, le dossier unique informatisé va être expérimenté à La Réunion et en région Aquitaine. Des difficultés techniques seront incontournables, car d’un établissement à l’autre, le numéro d’identifiant qui sera attribué au patient sera différent, et la passation des dossiers sera délicate, voire compromise. Cela représente en outre un investissement colossal, auquel on ajoute 32 millions d’euros estimés pour mettre à jour les cartes Vitale. La régulation des dépenses n’est donc pas respectée.
Le contrôle des arrêts maladie constitue là encore, selon moi, un autre effet d’annonce. Il existe déjà des textes, et pas moins de 40 médecins inspecteurs travaillent sur l’île. Leur mission s’est d’ailleurs élargie au conseil et à la gestion dans les hôpitaux, c’est une bonne chose. Je ne crois pas que l’on puisse concrètement sanctionner les arrêts maladie. Certainement, il existe des abus, mais en tant que prescripteurs, nous ne les délivrons pas sans bonne raison.
En conclusion ?
- Je dirais que pour envisager cette réforme, il faut se poser trois questions essentielles : qui définit les besoins ? La couverture sociale est-elle protégée, donc la solidarité ? Et enfin, est-ce que cette réforme offre le même accès aux soins pour tous ? À cause des déremboursements, l’accès aux soins va être inéquitable. Une véritable injustice.
Je pense alors au Conseil national de la Résistance qui, au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, a instauré le principe d’égalité devant la maladie. Alors qu’il n’existait que des mutuelles, il a nationalisé le secteur bancaire et créé la Sécu pour que les horreurs de la guerre ne se reproduisent plus.
Je pense aussi au système de santé américain, aussi lucratif qu’injuste, et à la privatisation de notre système de santé qui est en train de se généraliser pour laisser la place au profit. Cette réforme ouvre la voie des décrets, qui met fin au contrôle de la démocratie, pour laisser la place au libéralisme.
Propos recueillis par Estéfany
"Une situation extrêmement malsaine"
Depuis trois ans, à La Réunion, plus aucun généraliste de ville n’assure de service de garde la nuit. Les malades se dirigent donc vers les services des urgences des hôpitaux, ouverts 24 heures sur 24 et qui ne sollicitent aucune avance financière.
L’offre de soins se limite ainsi aux médecins urgentistes, qu’ils soient inhérents aux centres hospitaliers ou à SOS Médecins. Cependant, leur offre de soins est limitée et le suivi médical préconisé par le gouvernement ne peut s’exercer.
Philippe de Camaret souligne que les centres de SOS Médecins ne sont pas répandus partout sur l’île et ne couvrent que des périmètres limités - Saint-Pierre, Saint-Louis, Le Port, La Possession et Saint-Denis -, alors que les communes de Saint-Benoît et de Saint-Joseph bénéficient chacune d’un médecin de garde. "Au-delà de 400 mètres d’altitude, il n’y a pas de médecin, pas de service de garde. Ce défaut de permanence de soins et la raréfaction des spécialistes conduisent à une situation extrêmement malsaine". Il ajoute que le SMUR a initialement été conçu pour répondre aux besoins de 600.000 habitants et non pas plus de 750.000...
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