Santé

Mortalité en France : 2015 a été pire que 2020

Tribune du Collectif Covid Médecins 974

Collectif Covid Médecins 974 / 1er avril 2021

« Si l’on tient compte du vieillissement de la population, l’année 2020 a été une année plus meurtrière que les dernières années, mais sans être hors norme : 2015 a été pire. Et le vieillissement de la population étant amené à continuer, les années qui viennent vont voir le nombre de décès battre régulièrement des records, même sans épidémie. »

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Le 15 janvier 2021, Le Monde titrait qu’« avec 667 400 décès, la France a connu 9 % d’excédent de mortalité en 2020 ». Et le quotidien chiffrait cet excédent à 53900 morts de plus qu’en 2019. On pourrait être tenté de comprendre que la situation sanitaire a coûté la vie à 53900 personnes, et que c’est un bilan terrifiant.
Or la démographie française (nombre d’habitants et répartition par âge) n’était pas la même en 2020 que lors de n’importe quelle année passée, la comparaison des chiffres de mortalité ne peut pas se faire simplement en comptant les décès en 2020 et en comparant le total à celui des années précédentes. Si la population augmente ou diminue d’une année sur l’autre, si la répartition entre jeunes et vieux change sensiblement, cela ne doit-il pas avoir un impact sur le nombre de décès, indépendamment de toute cause extérieure (épidémie, canicule ou autre ?)

Est-ce que le Covid-19 a provoqué une mortalité inédite, ou au contraire cette impression, liée à la réponse politique — qui fut, elle, indéniablement inédite — et au traitement médiatique des « chiffres du Covid », est-elle trompeuse ?
Entre début 2019 et début 2020, le nombre d’habitants âgés de plus de 70 ans avait augmenté de 360.000 en France. Cela ne devait-il pas avoir un impact sur la mortalité ? Comment peut-on comparer la mortalité de deux années qui n’ont pas la même composition démographique ?
Afin de répondre à ces questions, il faut comparer la mortalité de chaque classe d’âge d’une année sur l’autre, et nous allons mener les calculs, pas à pas.

Exercice : comparaison de la mortalité entre 2018 et 2019

Pour comparer la mortalité de deux années, on se basera sur les données de l’INSEE.
Si l’on veut comparer l’année 2018 et l’année 2019, par exemple, on peut regarder combien de personnes de chaque âge (0, 1 an, 2ans, 3 ans… 65ans, 66 ans, 67 ans… 100 ans, 101 ans…) étaient vivantes le 1er janvier 2018, puis combien parmi chaque classe d’âge sont décédées durant l’année 2018, et calculer ainsi, pour chaque classe d’âge, le taux de mortalité de 2018. (Pour éviter une distorsion due aux espérances de vie différentes entre les hommes et les femmes, on fera d’ailleurs les calculs séparément pour chaque sexe.)
L’INSEE fournit toutes les données dont on a besoin :
Pour la répartition par âge au 1er janvier 2018, on utilisera le tableau « Pyramide des âges en 2018 ». On y trouve, année de naissance par année de naissance et sexe par sexe, le nombre d’habitants, soit pour la France entière, soit pour la seule France Métropolitaine. (Dans toute la suite, on prendra les chiffres de la France entière.)
Pour ce qui est du nombre et de la répartition des décès en 2018, le tableau « T71 » contient les données nécessaires : https://www.insee.fr/fr/statistiques/4204060?sommaire=4204068
Comme l’indique la définition fournie par l’INSEE, l’âge atteint dans l’année correspond à l’âge qui a été ou qui aurait été atteint dans l’année (selon que les personnes sont décédées après ou avant leur anniversaire.)
On ne comptera pas les décès des bébés avant 1 an. Pour 2018, on ne comptera donc que les 607.047 décès de personnes déjà nées avant le 1er janvier 2018 (302.224 hommes et 304.823 femmes.)
Mais pour toutes les autres classes d’âge, le calcul est simple. Prenons un exemple :
On lit que parmi les 412.153 femmes qui ont ou auraient atteint l’âge de 9 ans dans l’année 2018, 23 sont décédées.
De même, parmi les 428.943 hommes nés en 2002, ayant donc déjà 15 ans le 1er janvier 2018, 87 sont décédés au cours de l’année 2018.
On peut ainsi calculer le taux de mortalité en 2018 des femmes qui avaient 8 ans au 1er janvier : 23 / 412153 = 0,0558 décès pour mille femmes de cet âge.
Et pour les hommes ayant 15 ans au 1er janvier 2018, le taux de mortalité de 2018 a été de 87 / 428943 = 0,2028 décès pour mille.
On note que pour les classes les plus âgées (100 ans et plus), le regroupement des données n’est pas effectué de la même manière pour la population au 1er janvier et pour les décès dans l’année. Le calcul du taux de mortalité doit donc être fait globalement sur toutes les personnes de plus de 100 ans, ce qui suppose un calcul spécifique mais sans difficulté.
L’étape suivante consiste à appliquer les taux de mortalité de 2018 à une année que l’on veut comparer avec 2018.
Si par exemple on veut comparer 2019 avec 2018, il faut aller chercher la pyramide des âges au 1er janvier 2019 et appliquer à chaque classe d’âge et à chaque sexe le taux de mortalité de 2018 correspondant. Cela donnera un nombre de décès « attendus » en 2019, pour chaque classe d’âge et chaque sexe.
Par exemple, si le taux de mortalité est identique en 2018 et en 2019 pour les hommes entrant dans l’année à 15 ans, on devrait observer en 2019 le décès de 0,2028 pour 1000 parmi les 422.127 hommes ayant 15 ans au 1er janvier 2019, c’est-à-dire 85 ou 86 décès.
On peut faire ainsi le calcul pour chaque classe d’âge, et additionner les résultats. Le total donnera le nombre de décès attendus en 2019, calculé sur la base de la mortalité de 2018.
Si l’on fait ce calcul, on trouve un total de 618.278 décès attendus en 2019, c’est-à-dire 11.231 de plus que les 607.047 décès enregistrés en 2018.
Ce qui signifie, notons-le, qu’une mortalité strictement identique à celle de 2018 devrait conduire à 11.231 décès de plus. Dit autrement, si en 2019 on enregistre 11.231 décès de plus qu’en 2018, ce ne sera pas une surmortalité de 11.231 décès, mais une absence de surmortalité.
Justement, l’INSEE nous fournit un fichier des décès enregistrés en 2019 (tableau T71), ce qui nous permettra de comparer la prévision que l’on vient de calculer à la réalité observée. Dans ces données, on voit que le nombre de décès d’hommes âgés de 15 ans au 1er janvier 2019 a été de 74, moins que les 85 ou 86 attendus.
Si, comme on l’a fait pour les décès de 2018, on fait la somme des décès de 2019 (sans inclure les décès d’enfants nés en 2019), on arrive à un total de 610.684 décès. C’est certes 3637 décès de plus qu’en 2018. Mais comme on vient de le voir, ce n’est pas une surmortalité, puisque c’est moins que les 618.278 décès attendus. Au contraire, ces 3637 décès de plus représentent une sous-mortalité de presque 7600 décès : ne pas confondre une augmentation du nombre de décès avec une surmortalité.

Comparaison entre 2018 et 2020

Maintenant que l’on a établi la méthode de calcul, on peut assez facilement établir des comparaisons entre deux années au choix, pour peu que l’on trouve les données nécessaires : pyramide des âges au 1er janvier et nombre de décès par âge au cours de l’année.
La pyramide des âges au 1er janvier 2020 est directement donnée par l’INSEE. La France comptait 67.063.703 habitants au 1er janvier : 32.397.179 hommes et 34.666.524 femmes.
On peut donc, comme précédemment, calculer le nombre de décès « attendus » en 2020 si les taux de mortalité de 2018 avaient été maintenus pour chaque classe d’âge en 2020. Selon ce calcul (et en multipliant le résultat par 366 / 365 pour tenir compte du fait que 2020 avait un jour de plus que 2018), on s’attendait à 645.745 décès en 2020 parmi les 67.063.703 personnes vivantes au 1er janvier.
Pour 2020, les décès ne sont encore donnés que de façon brute. Si on ouvre ce fichier, où chaque ligne correspond à un décès intervenu entre le 1er janvier 2020 et le 4 janvier 2021, il est facile de compter les décès de 2020 : comme les décès sont classés par ordre chronologique, le numéro de la dernière ligne de 2020 indique directement le nombre de décès de l’année. Comme on le voit, la première ligne du fichier n’étant pas un décès mais la légende des colonnes, le nombre de décès enregistrés par l’INSEE en 2020 est de 667.318.
Si, comme on l’avait fait précédemment pour 2018 et 2019), on ne compte que les décès de personnes déjà nées au 1er janvier 2020, c’est 664.989 personnes qui sont décédées en 2020 : 332.853 hommes et 332.136 femmes.
La surmortalité de 2020 par rapport à 2018, calculée comme la différence entre ce qui était attendu et ce qui s’est passé, est donc de :
664989 – 645745 = 19244 décès.
Et cela, même si le nombre brut de décès a augmenté de près de 58.000 entre 2018 et 2020. En effet, le vieillissement de la population à lui seul devait entraîner près de 39.000 décès supplémentaires en 2020, et le 366e jour de l’année bissextile, près de 2000 décès supplémentaires.
On peut donc conclure : il y a eu une surmortalité en 2020 par rapport à 2018, qui s’établit à 19244 décès.

Autres comparaisons

Jusqu’ici, on a pris pour base de comparaison l’année 2018 ; on a vu que 2019 avait présenté une sous-mortalité de 7600 décès et 2020 une surmortalité de 19.200 décès environ.
Mais on n’avait pas de raison particulière de choisir 2018 comme modèle, et on peut diversifier les comparaisons.
• Par exemple, si comme le font la plupart des médias, on compare 2019 — année de faible mortalité — à 2020, on peut bien sûr « compter les décès » et constater qu’il y a eu 664.989 décès en 2020 contre 610.684 en 2019, c’est-à-dire 54.305 décès de plus en 2020 qu’en 2019, soit une augmentation de 8,9 % (c’est ce que fait le Monde, mais aussi de nombreux autres médias). Mais si on applique la méthode décrite ici, on calcule qu’on s’attendait à 637.656 décès (environ 27.000 décès de plus qu’en 2019 en raison du vieillissement de la population), et qu’en plus de ces 27.000 décès normalement attendus, il y a eu une surmortalité de 27.300 décès en 2020 par rapport à 2019, c’est à dire 4,3 % de plus que ce qui était attendu. [Cela dit, comme on l’a vu, 2019 a été une année à faible mortalité (moindre qu’en 2018, qui était déjà moindre qu’en 2017.) La comparaison avec 2019 est donc particulièrement spectaculaire].
• Mais si l’on prend 2017 comme base de comparaison, par exemple, on constate que 2018 a connu une sous-mortalité de 9000 décès, 2019 une sous-mortalité de 17.000 décès, et 2020 une surmortalité de 10.000 décès. Ces variations à la hausse et à la baisse ont le même ordre de grandeur, et ne semblent donc pas « hors norme ».
• Autre exemple : si l’on prend pour base de référence l’année 2015 (avec sa pyramide des âges et ses décès), année où la grippe a sévi, le résultat est surprenant : la mortalité attendue en 2020 selon les standards de 2015 aurait dû être de plus 670.000 décès. Par rapport à 2015, 2020 a donc enregistré une sous-mortalité de 5800 décès. Dit autrement, l’année 2015 a été pire que 2020 — sans faire la Une des médias cette année-là ni provoquer de mesures de protection spéciale.

Répétons-le : ce n’est pas qu’il y ait eu moins de décès en 2020 qu’en 2015 : il y en a eu 74.000 de plus. Mais en raison du vieillissement de la population, on se serait attendu à une augmentation de près de 80.000 décès.
Le vieillissement est d’ailleurs très sensible : entre le 1er janvier 2015 et le 1er janvier 2020, le nombre d’habitants de 70 ans et plus est passé de 8.492.603 à 9.850.634, c’est-à-dire une augmentation de près d’un million et demi de personnes. Et dans le même temps le nombre d’habitants de moins de 60 ans avait baissé de 800.000.
On peut aussi comparer les années en se focalisant par exemple sur les personnes âgées de 70 ans et plus au 1er janvier. En 2015, 5,2 % d’entre elles sont décédées. Comme en 2020. (Cette tranche d’âge avait connu 5,1 % de décès en 2017, 5 % en 2018 et 4,9 % en 2019.)
Ce qui a sans doute contribué à rendre l’année 2020 impressionnante, c’est que la même proportion de 5,2 % des personnes de plus de 70 ans, cela faisait 443.000 décès en 2015, mais 516.000 en 2020, c’est-à-dire 73.000 décès de plus.

On notera qu’en 2015, les jeunes aussi étaient plus touchés que d’habitude : 0,14 % de décès parmi les 1-59 ans, contre 0,13 % en 2018, 2019 ou 2020. 0,13 % et 0,14 % sont des petits chiffres, mais le passage de l’un à l’autre signifie que parmi ces tranches d’âge, 2015 a connu une surmortalité des « moins de 60 ans » d’environ 7 %. Les attentats du 13 novembre 2015 y ont une part, mais ne suffisent pas à expliquer la baisse de plus de 5000 décès parmi les 1-59 ans entre 2015 et ce qui aurait été attendu les années suivantes sur la base de 2015.
Ainsi, il n’est pas exact que 2020 ait été une année hors norme quant à sa mortalité. C’est clairement une « mauvaise année », mais elle est comparable à d’autres, y compris dans un passé récent. Peut-être cela aurait-il pu être pire (il faudrait pouvoir évaluer l’impact des politiques sanitaires mises en œuvre) ; mais inversement, on peut imaginer qu’en prenant moins de décisions contre-productives, telles que la mise à l’écart de la médecine de ville et les entraves aux soins précoces, on aurait pu connaître une année moins meurtrière. Sans trancher cette question, on peut faire le constat qu’une mauvaise grippe comme celle de 2015 aurait fait autant de victimes que ce que nous avons déploré en France en 2020.

Et l’avenir ?

Le phénomène de vieillissement de la population va se poursuivre dans les années qui viennent, puisque les baby-boomers sont nés entre 1946 et 1975 : si les premiers ont commencé à arriver aux âges où l’on meurt plus fréquemment, leur vieillissement va se poursuivre, augmentant chaque année le nombre des personnes âgées, aux taux de mortalité élevé. Et à la suite des premiers-baby-boomers, les suivants vont peu à peu arriver aux âges où l’on meurt davantage. Les plus jeunes des baby-boomers ont 45 ans : c’est dans 25 ans qu’ils viendront à leur tour grossir les rangs des septuagénaires.
Sans faire de projections si lointaines, puisqu’une pyramide des âges (estimée) au 1er janvier 2021 a été publiée par l’INSEE, on peut déjà faire une estimation du nombre de décès attendus en 2021, sur la base de diverses années récentes.
Si l’on suppose par exemple que 2021 sera aussi clémente que la plus clémente des dernières années — l’année 2019 —, la méthode de calcul exposée ici laisse prévoir 32.000 décès de plus en 2021 qu’en 2019, c’est-à-dire 643.000 décès.
Si 2021 ressemble davantage à 2018, on devrait s’attendre à 651.000 décès.
Et si l’équivalent d’une sale grippe comme celle de 2015 sévissait en 2021, c’est 676.000 décès qui pourraient survenir en 2021, c’est-à-dire 11.000 de plus qu’il n’y en a eu en 2020.
Un constat s’impose : comme prévu par les démographes, le nombre de personnes âgées vivant en France a considérablement augmenté ces dernières années, et l’augmentation va se poursuivre pendant les années qui viennent. Or, les personnes âgées, davantage que les jeunes, ont besoin de soins médicaux, et notamment de soins hospitaliers. Alors qu’il aurait été nécessaire d’anticiper ce besoin croissant de soins hospitaliers en augmentant progressivement les capacités d’accueil des hôpitaux, on a au contraire assisté à une réduction continue du nombre de lits, décidée par les gouvernements successifs menant leur politique libérale de « baisse des coûts » du service public.
https://fr.wikipedia.org/wiki/Évolution_détaillée_du_nombre_de_décès_en_France
https://appsso.eurostat.ec.europa.eu/nui/show.do?dataset=hlth_rs_bds
https://www.insee.fr/fr/statistiques/1906694?sommaire=1906743)
Comme on peut le deviner, ce mouvement en ciseaux devait tôt ou tard provoquer une catastrophe. Il semble que 2020 a été l’année où cette catastrophe s’est produite pour la première fois. Mais, comme on l’a vu, le déséquilibre va s’accentuer au fil des ans, et d’ici quelques années, si aucune mesure n’est prise pour renforcer massivement les capacités hospitalières, les hôpitaux seront saturés pour bien moins qu’une grippette…
Ne serait-il pas temps d’investir dans l’hôpital ?

Collectif Covid Médecins 974