Santé

’Un handicap physique et financier’

Témoignage d’Antoine Boyer, chef d’entreprise atteint par le chikungunya

Témoignages.re / 12 janvier 2006

Au mois de mai 2005, Antoine Boyer, patron et seul employé de son entreprise de sonorisation au Port, contracte le virus chikungunya. Il lui aura fallu atteindre ses 51 ans pour que sa bonne consistance naturelle soit défiée par la maladie dont les douleurs violentes récidivent en décembre.

En mai, durant cinq jours, de "gros handicaps" empêchent Antoine Boyer de marcher, le contraignent à se déplacer "à quatre pattes" pour aller ne serait-ce qu’aux commodités. "Mes muscles ne répondaient plus, les douleurs étaient insoutenables."

Professions libérales en danger

Pendant deux à trois semaines, le mal perdure avec des pics d’intensité plus ou moins incapacitants. "C’est au réveil que c’est le plus dur. Ankylosé, il faut se chauffer pendant 5 bonnes minutes en marchant dans la maison. Après ça, les douleurs persistent durant la journée." Seul à faire tourner son entreprise, il ne peut s’arrêter de travailler. "Notre régime rembourse l’hospitalisation, les médicaments, mais indemnise à partir du 30ème jour d’indisponibilité pour maladie", en moyenne 75 euros par jour, souligne Antoine Boyer, rappelant que l’indemnisation peut être inférieure si le salaire initial du professionnel libéral est inférieur au SMIC.

De 12.000 à 5.600 euros de chiffre d’affaires

"Au début, on nous disait que les effets duraient entre trois et quatre mois, qu’une fois piqué, on ne l’attrapait plus. Je n’en sais pas plus sur les phénomènes de récidives, mais en décembre, en période de fêtes, là ou je fais mon plus gros chiffre d’affaires de l’année, les douleurs sont revenues, pendant trois semaines." Là encore, Antoine Boyer ne peut envisager de s’arrêter aussi longtemps. De 12.000 euros, - chiffre d’affaire moyen d’une année à l’autre en cette période -, le compte de son entreprise chute à 5.600 euros. Pour lui, le chikungunya, c’est véritablement un "handicap physique et financier."

Hors statistiques

Dans sa famille, quatre personnes ont été touchées violemment par le virus : son frère, son neveu, qui a fait un arrêt cardiaque suite à la prise d’antalgiques et sa belle sœur qui s’est plainte de "douleurs atroces." Aucune ne s’est rendue chez le médecin, ne rentrant ainsi pas dans les statistiques de la Préfecture. "Au début de l’épidémie, on disait que ce n’était pas la peine, qu’il fallait prendre de l’Efferalgan toutes les quatre heures. Je ne vais pas chez le médecin pour entendre ça, je me soigne à la maison et je pense que beaucoup ont fait comme moi." "Sur demande ou hors demande, personne de la DRASS n’est venu frapper à mon barreau", soutient Antoine Boyer qui souligne que Le Port fait pourtant partie des premiers foyers déclarés.

Que fait la recherche ?

"Ailleurs, on aurait pris des mesures beaucoup plus drastiques dans le domaine de la santé publique. En France, même pour des maladies bénignes comme la grippe, le gouvernement prend des mesures de vaccination au niveau national." S’il veut bien admettre que le chikungunya n’est pas mortel, qu’il n’existe aucun vaccin, Antoine Boyer estime en revanche que la puissance et la durée des séquelles devraient interpeller les pouvoirs publics pour que des recherches soient engagées. Et pourquoi pas, que des “zèrbaz” endémiques soient mis à l’étude. "Si ou manz papaye, i guéri pa kansèr, mé i utiliz papaye pou soign alu."

Français de seconde zone

Cette maladie "fout le moral à zéro", mais ne prive pas Antoine Boyer de son franc parler. "On a toujours été des Français de seconde zone et on le restera encore longtemps. On ne va pas chercher un vaccin pour 700.000 Réunionnais ! Et si on ouvre la bouche, on nous dit d’arrêter avec nos vieux démons... Si on additionne les arrêts maladie, les médicaments et les visites chez le médecin, demain on va dire que c’est le Réunionnais qui a encore creusé le trou de la Sécu. Pour nous culpabiliser, ça on est bon !"

Propos recueillis par Estéfani