Santé

Une connaissance de la maladie au conditionnel

Le Chik : 13 cas de complications

Témoignages.re / 10 janvier 2006

Bien qu’à ce jour aucun cas mortel de chikungunya ne soit connu, le risque n’est pas à exclure.
Depuis le début de l’épidémie, 13 cas de complications ont été détectés et documentés : 6 cas de méningo-encéphalite de l’adulte et 7 cas d’infection néo-natale, pour lesquels des éléments sont en faveur d’une transmission materno-foetale. Dans son dernier bulletin en date du 5 janvier, l’Institut de veille sanitaire du département international et tropical précise que "l’évolution clinique de ces patients est actuellement favorable. À ce jour, aucun décès n’a été rapporté ."
Il souligne également que "outre la poursuite des efforts de lutte anti-vectorielle, les mesures de protection individuelles contre les moustiques sont à renforcer, notamment chez les femmes enceintes." Nouveau-Nés, nourrissons et jeunes enfants ne sont pas à l’abri de complications : "des hémorragies bénignes de type gingivorragies sont possibles, surtout chez les enfants." En cas de maladie, il convient surtout d’éviter les médicaments contenant de l’aspirine, justement en raison des risques d’hémorragie.

"La grippe, c’est la grippe..."

Le chikungunya est-il une "mauvaise grippe" ? La réponse du docteur Bernard Gaüzère, chef du service de réanimation polyvalente au CHD de Bellepierre, attaché d’enseignement des Universités en médecine tropicale, est sans équivoque. "Ce n’est pas une grippe qui elle-même est une infection due à un virus qui donne la grippe... La grippe, c’est la grippe ; le chikungunya, c’est le chikungunya !"
Et d’ailleurs les effets cliniques démontrent parfaitement que, aussi mauvaise que puisse être une grippe, les deux virus n’ont pas les mêmes incidences sur l’organisme. Fièvre élevée, douleurs articulaires intenses touchant principalement les extrémités des membres (poignets, chevilles, phalanges), œdèmes, migraines et éruptions cutanées sont le lot du chikungunya.

Renforcer le suivi des malades

Le docteur Gaüzère rappelle que le Chik, comme la dengue, "peuvent entraîner une forte asthénie pendant plusieurs semaines", comprenez, "une dépression de l’état général accompagnée de diverses insuffisances des fonctions // Fatigue musculaire et psychique." Si le patient réagit bien à la prise d’anti-inflammatoires, l’évolution de la maladie peut-être rapidement favorable, dans le cas contraire, elle peut muer vers une phase chronique marquée par des douleurs articulaires persistantes et incapacitantes. Comme préconisé dans le rapport intermédiaire de la commission interministérielle venue en décembre, en plus d’un renforcement de la communication, la prise en charge des malades et de leur suivi doivent aussi faire l’objet de la plus grande attention.

Pas assez de recul

S’il est avancé qu’une seule piqûre de l’Aedes, vecteur du chikungunya, suffit à être immunisé, l’IVS du Département international et tropical souligne que "l’immunité serait durable." Un conditionnel qui tempère donc cette affirmation, attendu que le recul et les connaissances sur la maladie sont assez limitées. Le docteur Gaüzère émet l’hypothèse que pour un patient contaminé, 100 peuvent très bien ne pas se déclarer et être ce que l’on appelle des porteurs sains. L’on pourrait ainsi avoir une partie de la population qui s’immunise. C’est une éventualité que le recul sur la maladie permettra ou non de vérifier.
Attendu qu’il n’y a pas de vaccin, le docteur Gaüzère insiste sur le travail de prévention reposant sur la lutte contre les piqûres de moustique diurnes qui jusque-là, ont surtout touché les femmes (60% contre 40% d’hommes).
Enfin, l’importation de cas en métropole n’est pas à exclure. Même si l’Aedes albopictus a déjà été identifié à plusieurs reprises en métropole, sans que les conditions ne soient réunies pour permettre le développement d’un cycle de transmission, la maladie peut, à tout moment, réserver de mauvaises surprises.
Estéfani


An plis ke sa

o Il n’existe aucun vaccin contre le virus chikungunya. Mercredi dernier, à la Préfecture, les experts de la DRASS avançaient qu’un vaccin était en cours d’étude au CHD sur des patients suivis un à deux ans. Le docteur Gaüzère dément cette annonce. Selon lui, aucun vaccin n’est actuellement à l’étude au CHD, ni même en métropole. Il existe le réactif qui permet d’identifier la maladie à partir du 5ème jour après l’apparition des signes cliniques et une PCR (Polymerase chain reaction) mise au point par le CNR qui permet un diagnostic précoce. C’est une méthode d’amplification qui permet de détecter la trace de passage d’un virus dans les chromosomes. Utilisée dernièrement à La Réunion lors de l’alerte à la grippe aviaire, il est en cours d’adaptation pour le chikungunya.

o C’est d’abord aux Comores que le virus chikungunya a été identifié, avec plus de 4.000 cas signalés entre janvier et mai 2005, puis à partir de la mi-avril à Maurice et à Mayotte. Le docteur Gaüzère qui se déplace régulièrement dans la zone et qui était dernièrement en mission suite à l’éruption du Karthala, souligne l’inexistence de suivi sanitaire de la maladie aux Comores. En raison de la sécheresse qui sévit dans l’île, l’épidémie est en sommeil, mais à la moindre goutte de pluie, les larves, qui résistent un à deux ans à la dessiccation (au fait de se dessécher), vont se gorger d’eau et repartir à l’attaque. Le défaut de comptabilité des cas ne signifie en rien la fin de l’épidémie mais sa latence provisoire. Cette résistance des larves au dessèchement explique certainement que, contrairement à la dengue, le chikungunya ait survécu à la saison hivernale.

o En partenariat avec l’Université de Bordeaux 2, Victor Ségalen, le docteur Gaüzère, a déjà formé, en neuf ans, entre 300 et 400 médecins (pour beaucoup des internes) aux pathologies tropicales. De La Réunion, de métropole ou de la zone, après un contrôle de connaissances et 80 heures d’enseignement délivrés au CHD de Bellepierre, les médecins et internes français et étrangers se voient délivrer un Diplôme universitaire en Capacité de médecine tropicale des pays de l’océan Indien. Pour le docteur Gaüzère, il est important de "conscientiser les médecins et la population" à ces pathologies émergentes et ré-émergentes, car aujourd’hui, c’est le chikungunya qui touche La Réunion, mais il y a d’autres virus "qui attendent de passer... Il y en aura d’autres." (voir encadré).
Pour plus d’informations sur la formation, vous pouvez contacter le docteur Gaüzère au CHD (tél./fax : 0262.90.56.97 ou par e.mail : ba-gauzere@chd-fguyon.fr) ou sur le site : www.medecinetropicale.com

o Déclarée en Afrique, Asie du Sud-Est et dans le sous-continent indien, les primates et d’autres mammifères, notamment le bétail domestique et les oiseaux, peuvent être également infectés par le chikungunya.


Pathologies émergentes

C’est l’état de santé de la planète qu’il faut considérer

En octobre 1979, l’OMS proclamait officiellement l’éradication de la variole. On parlait alors de déclin des maladies transmissibles. Malheureusement, en 1981 aux États-Unis, l’infection à VIH/SIDA signait le renouveau des maladies infectieuses, marqué par l’émergence de nouvelles maladies transmissibles, mais aussi par la ré-émergence de maladies anciennes.

Maladies nouvelles émergentes

Parmi les maladies anciennes ré-émergentes ou en recrudescence, l’on note le paludisme qui en 1991 touche les plateaux centraux du Burundi, jusque là indemnes. C’est aussi la peste en Inde qui, protégée depuis 1956, connaît une nouvelle épidémie en 1994, ou Madagascar, en 1991 dans la ville de Mahajunga, des années après le dernier cas connu en 1928. Parmi les maladies nouvelles émergentes, l’on peut citer les hépatites à virus dans les années 90, l’ébola au Soudan et au Zaïre en 1976, dernièrement le SRAS, avec une première alerte mondiale à Hong Kong en 2003, ou encore la grippe aviaire et ses premiers foyers chez les poulets asiatiques en 2003 puis chez l’homme en 2004-2005 au Vietnam, en Thaïlande, au Cambodge, en Indonésie.

Mécanisme de l’émergence

L’émergence peut s’effectuer chez l’Homme en deux étapes : introduction surprise d’un nouvel agent qui peut engendrer une maladie (provenant de l’environnement, importé, variant d’un autre agent connu) et dissémination dans une population qui n’est pas immunologiquement préparée à ce nouvel agent. Ces deux étapes ont toujours les mêmes causes : modifications de l’écosystème (travaux de déforestation, d’irrigation, construction de routes et voies ferrées, création de zones suburbaines mal contrôlées, rassemblements humains, etc.), résistance aux médicaments anti-infectieux et baisse de la vigilance des systèmes de contrôle.
En plus de ces facteurs qui expliquent l’émergence ou la ré-émergence des agents pathogènes et leur haute contagiosité, il faut considérer trois autres éléments : l’intervention humaine rapprochant le réservoir animal de l’homme (exemple : la Maladie de Lyme, en Europe en 1975, est due à la pullulation et aux déplacements de daims accompagnés de leurs tiques dans les bois aux abords des habitations), l’essor du tourisme vers les pays tropicaux et les flux migratoires, l’utilisation des maladies infectieuses à des fins terroristes (Europe, en 2001, le charbon dans le courrier postal).

Interdépendance entre les pays

Pour le docteur Gaüzère, "on ne peut pas raisonner en terme de communes, de départements, mais de façon plus générale, en considérant l’interdépendance entre les pays... Nous sommes tous très dépendants de ce qui se passe à l’extérieur." Une moque laissée à l’abandon à plusieurs milliers de kilomètres de La Réunion aura des répercussions chez nous, tout comme le réchauffement de la planète qui provoque la fonte des glaces qui provoque... l’enrichissement des pétroliers qui peuvent aller à la recherche de “l’or noir” dans des zones maritimes jusque-là inexploitées ! Le docteur Gaüzère déplore que même en répétant ce message, il faille parfois des alertes sanitaires pour comprendre, et avec difficulté, cette relation de cause à effets d’un pays à l’autre, d’un continent à l’autre. L’encéphalite à virus West Nile qui inonde l’Amérique du Nord, le Canada et que l’on a même retrouvé à Marseille, sont la conséquence de l’arrêt de la démoustication en 1996 en Roumanie. Les exemples comme celui-là sont nombreux.

L’homme récolte ce qu’il sème

En 1995, sur 52 millions de décès dans le monde, 17 millions sont dus à des maladies infectieuses, en majorité dans les pays en voie de développement (PVD). Pour que les progrès en termes d’hygiène et de santé publique permettent de favoriser la diminution de cette mortalité, il faudrait pouvoir contrôler l’émergence de nouvelles infections ou la ré-émergence de maladies actuellement contrôlées. Il faudrait aussi qu’aucune résistance majeure aux antibiotiques et aux antiparasitaires ne s’installe. De plus, l’explosion démographique et l’urbanisation anarchique ont provoqué de profonds bouleversements à l’origine de pathologies transmissibles et non-transmissibles liées à une mauvaise hygiène de vie (tabagisme, alcoolisme, dysnutrition, etc.). C’est l’état de santé de la planète qui doit être considéré. Ignorer la souffrance et les besoins des pays les plus déshérités se retournera un jour ou l’autre contre les auteurs de ce déni.

Source : plaquette sur les Pathologies émergentes - Actualités 2005 du Professeur Pierre Aubry, agrégé du service de santé des armées, retraité de la chaire des maladies tropicales, auteur en 1996 d’une recherche sur “Le renouveau des maladies infectieuses : l’exemple des maladies à virus”, disponible aux archives de l’Institut Pasteur.